Il existe un
genre musical si large qu'il a bien failli transcender les catégories
et s'il est simple de mettre un nom sur cette musique, il est beaucoup plus difficile d'en cerner l'essence.
Le blues part d'un voyage en ce qu'il est la transposition du chant des esclaves noirs au cœur du Nouveau Monde. La dispersion qui en
résulte est bien le reflet de ses déportations, point d'épicentre mais seuls des petits jets ont tracé ses vagues dans l'océan des musiques
américaines. "Delta blues", "Memphis blues",
"Texas blues", "Detroit blues", "Chicago
blues"... autant de formes séparées qui donnent des vertiges à
tous les ambitieux désirant tracer une véritable cartographie du
blues ! Un nombre encyclopédique de représentants, un voyage
aller-retour en Angleterre dans les années 1960 et quelques labels
plus loin, le blues est aujourd'hui relativement incontournable dans la "musique populaire". Tous ces vestiges, tous ces héros, à qui l'on ne peut que rendre hommage, seront donc nombreux à être oubliés dans le texte, mais pas dans la pensée... faute de pouvoir être exhaustif.
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| Oui je sais que vous l'avez reconnu, maintenant regardez les disques qu'il tient |
Si la route
fut longue, on doit à de purs explorateurs, les fameux
"ethnomusicologues", d'avoir été chercher les origines de
cette musique, dans la campagne noire terra incognita. On retiendra notamment un touche-à-tout, collectionneur frénétique, comme
Alan Lomax (1915-2002) pour avoir découvert le guitariste Fred
"Mississippi" McDowell (1904-1972), l'harmoniciste Sonny
Terry (1911-1986) et le No-Need-To-Introduce Muddy Waters
(1915-1983), allant les enregistrer chez eux, à l'aube des années
1940. Lomax a également soutenu des figures majeures comme Big Bill
Broonzy (1893-1958) ou Sonny Boy Williamson (1899-1965). Un franchissement des barrières culturelles que peu oserait imaginer, aujourd'hui comme hier, et dont la force sera d'impulser un esprit, de créer un réseau, d'élaborer un authentique passage de relais entre générations. On ne sera
donc pas étonné d'apprendre que le jeune B.B. King (1925-) âgé de
23 ans débarque à Memphis dans la radio de Sonny Boy Williamson
pour le convaincre de le programmer, sa carrière était lancé.
Le
recoupement des trajectoires est possible parce que
précisément les premiers bluesmen ont eu leur part d'errances et de
vagabondages. Avant que des pionniers comme Lomax viennent les
chercher, il y avait finalement peu d'autres solutions, pour ces
jeunes musiciens noirs, que de quitter le Sud d'une Amérique encore sous
l'application des lois "Jim Crow" de ségrégation...
abolies en 1964. Il nous faut plus que de l'imagination pour se
représenter des types de 20 ans, avec une capacité d'expression
politique inexistante, pendant les ravages de la Grande Dépression,
qui quittent leur campagne avec leurs instruments sur le dos. C'est
même le cas des plus célèbres : B.B. King quitte son Mississippi
natal pour le Tennessee après avoir connu les champs de coton ; Robert Johnson
(1911-1938) visita, avant de mourir à 27 ans, la quasi-totalité des
États du Sud, y compris le Texas ; James Cotton (1935-),
l'harmoniciste préféré de Muddy Waters, lorsqu'il était routier,
eut l'occasion de visiter l'Arkansas ; Willie "I am the Blues"
Dixon (1915-1992), l'auteur original de "Hoochie Coochie Man",
écuma le Sud à la recherche de petits boulots avant de partir en
auto-stop jusqu'à Chicago à l'âge de 21 ans ; De même le grand
John Lee Hooker (1917-2001) ou encore l'inimitable Howlin' Wolf
(1910-1976) ont fait ce voyage similaire en traversant verticalement
leurs pays.
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| Petit repère visuel : le Delta fut le lieu de naissance musical de tous ces hommes, à la jonction du Mississippi, de la ville de Memphis et de l'Arkansas |
Ils ne
partent pas seuls, Elmore James (1918-1963) sera le mythique et
malheureux compagnon de route de Robert Johnson jusqu'à sa mort durant un de leurs voyages, et
souvent rencontrent/fréquentent/fuient des petits truands locaux,
leur donnant l'occasion de bonnes histoires de baston autour du
bar. Quand ils échappent à l'hécatombe de la Seconde Guerre mondiale, ils
accumulent les boulots misérables et parfois sombrent complètement dans l'alcool comme ce fut le cas du premier guitariste de Sonny Terry, Blind Boy Fuller (1907-1941), tué par son alcoolisme, ou
encore du célèbre Jimmy Reed (1925-1976), longtemps incapable d'enregistrer car victime de delirium tremens ! Parfois, ils font même
l'expérience de la prison, c'est le cas de deux géants comme
Lightnin' Hopkins (1912-1982) au milieu des années 1930 et Son House
(1902-1988), pour meurtre, à la fin des années 1920.
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| B.B. King en 1971 "Live in Cook County Jail" |
On a donc
rarement autant pu définir une musique par les caractéristiques sociales de ses auteurs. Ils ont
porté au jour le style de vie des "hobo", comme John Lee
Hooker, galéré dans les méandres de l'Amérique rurale et
expérimenté la folie d'après-guerre dans les centres urbains en
tentant d'y percer, toute l'histoire musicale d'une ville comme
Chicago en est remplie.
Malgré
cette puissante diversité, l'imagerie de cette culture, dont le
caractère "populaire" est pour le coup une vraie
tautologie, va réduire, sans restreindre, cette musique à deux
figures emblématiques que nous allons développer : le démon et le
prolétaire.
Au vu des
conditions sociales de cette large production, il semble difficile
d'argumenter sur la nature de "prolétaire" de ses
fondateurs. Le caractère mystique est tout aussi prégnant même si
plus subtil à appréhender. Pour résumer, il est le fruit d'une
ferveur religieuse longtemps indissociable des Noirs du Sud, qui
s'exalte dans la rencontre entre le vaudou et le gospel. Le premier,
dont le cœur vibre en Louisiane, hérité des premiers débarqués
d'Afrique, marque l'univers du blues du sceau de la superstition et
de légendes incroyables. Le second sera pour la plupart une école,
un tremplin, un lieu de rencontre en même temps que la commémoration
collective de leur irréductible statut de "citoyens trompés".
Le vaudou
est particulièrement intéressant en ce qu'il représente
symboliquement cette double identité : apporté par les
ancêtres esclaves (« prolétaires ») et inspirant une
certaine crainte (le démon). Il est d'ailleurs épuisant de compter
le nombre de chansons qui font référence à la mort ou à la
démence, un petit essai représentatif :
- « Me and the Devil », Robert Johnson
- « Evil hearted Women », Fred McDowell
- « Evil », Howlin' Wolf
- « Runnin' from the Devil », Joe Louis Walker
- « Nothing but the devil », Lazy Lester
- « Evil hearted me », Sonny Terry
- « Can't get that woman off my mind », Lightnin' Hopkins
- « Bring me my shotgun », Lightnin' Hopkins
- « Never get out of these Blues alive », John Lee Hooker
- « I'm insane », T-Model Ford
- « I ain't superstitious », Willie Dixon
- « Trouble in mind », Big Bill Broonzy
Ainsi nous est conté l'histoire de ces hommes superstitieux, au bord de la démence, malades de jalousie, trahis par leurs femmes, alcooliques, mendiants sur l'avenue des amours déçus, ruinés par leurs excès. Ces musiciens analphabètes hors du commun qui s'improvisèrent paroliers le temps du récit d'une vie. Ces thèmes sont absolument récurrents et omniprésents dans tous les textes du blues, dont on pourrait trouver le condensé idéal-typique chez John Lee Hooker : "Whiskey and Wimmen" ("ain't no good for me").
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Après cette
indispensable entrée en matière, le vif du sujet.
On retrouve dans un large panel de la culture populaire cette double identité, jouée, abusée et rejouée par les images.
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La relation entre le vaudou et le blues a beau être la plus délicate à traiter, elle a reçu une considération particulière chez les cinéastes. Son caractère à la fois mystérieux et inquiétant a autorisé son insertion dans des films ayant attrait au diable, une révélation que j'ai eu devant le film Angel Heart.
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| Mickey Rourke et un talisman vaudou dans Angel Heart (Parker, 1987) |
L'enquête du détective Harry Angel le mène jusqu'en Louisiane où il rencontre le guitariste de blues Toots, interprété par Brownie McGhee (1915-1996), guitariste qui fut le deuxième, après la mort de Blind Boy Fuller, et dernier compagnon de route de l'harmoniciste Sonny Terry ! Le personnage de Toots va mener Harry Angel au cœur du vaudou de Louisiane, sacrifices de poulets à la clé. Le détective, il a un truc contre les poulets ("I got a thing with chickens") et forcément il apprécie pas tellement de retrouver une patte de poulet en guise d'avertissement. Cette scène se déroule juste après... un concert de blues de Toots auquel il assiste !
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| Muddy Waters |
Il y a une scène dans le film Angel Heart où le détective va acheter du "John Le Conquerant Root", une plante à la base d'amulettes magiques selon des folklores américains. Je me suis alors rappelé le morceau de Muddy Waters, "My John The Conqueror Root"... une mythologie vaudou assumée par ce grand bluesman dans cette image empreinte d'un certain mysticisme sauvage.
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| Une bande son signée Ry Cooder à la guitare et Sonny Terry à l'harmonica pour le film Crossroads (Hill, 1986) |
Walter Hill a été le premier à tenter une oeuvre carrément et strictement orientée vers le mythe du diable. On y retrouve tous les principes esthétiques évoqués plus haut, portés au paroxysme dans la figure légendaire de Robert Johnson et son histoire de "Cross Road blues". Il s'agit d'un des morceaux les plus connus de Johnson, daté de 1937 et repris par Eric Clapton (1945-) en version rock dans son groupe Cream, qui en fera un de ses singles les plus populaires.
Le film en lui-même n'a pas connu une postérité très intéressante, en dépit d'une performance endiablée de Steve Vai, mais retient notre attention pour son parti pris en faveur de la légende de Robert Johnson. Le jeune garçon veut trouver le chemin de son idole, Robert Johnson, et fait la route avec un vieux bluesman joueur d'harmonica, jusqu'à sa rencontre avec le diable (sur cette image je crois que vous savez).
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| 俺と悪魔のブルーズ soit "Me and the Devil Blues" (Akira, 2005-2007) |
Il s'agit en fait de la transposition légendaire de la biographie de Robert Johnson, qui est certainement le bluesman le plus invoqué par les gens qui veulent vous montrer qu'ils connaissent le blues. Il est très souvent présenté à tort comme le père fondateur du blues moderne, on a pu, malgré un rapide aperçu, se rendre compte de la richesse infiniment plus grande des échanges et rencontres de l'époque. La plupart de ses morceaux ont été repris par ses compères aussi bien que par ses admirateurs afin de faire connaître ce jeune loup parti trop tôt.
Son morceau le plus fameux, "Cross Road Blues" est d'une grande puissance symbolique et joue sur une ambiguïté insoluble, du fait simplement d'un manque d'informations. Le "carrefour" évoque à la fois cette possibilité du voyage, omniprésente, et le dilemme moral, le choix. "Une fois arrivé au carrefour, je suis tombé à genoux", dit-il dans son texte. La légende veut que le jeune Robert Johnson, moqué par son aîné Son House, revint au bout d'une année de "pratique" pour couper le souffle du vieux briscard, qui ne voyait qu'une seule explication à l'évolution radicale de son talent de guitariste : le pacte avec le diable. Une légende entretenue par l'intéressé dans ses morceaux, le "Cross Road" représente sa culpabilité morale et le plus explicite "Me and the Devil blues" parle de cette alliance du jeune homme faustien "walking side by side" avec le démon.
Après avoir laissé ouvert à la libre interprétation le moment de cette rencontre, il n'en fallait pas moins de temps pour que la légende agisse et les producteurs d'images de s'y jeter sans hésitations, donnant au blues sa tonalité mystique finale.
Dans les textes, le "diable" est plus souvent utilisé pour parler des femmes ou de l'alcool. Comme dans la chanson de Gary Moore (1952-2011) qui rendit là clairement un hommage aux thèmes de prédilection de ses pères spirituels américains : "If the Devil made whisky, he must have made my woman too". L'inclinaison entre le vaudou et l'image "faustienne" de Robert Johnson répond donc à des exigences esthétiques, les deux étant désormais indissociables et distincts de ces récits prosaïques sur les femmes.
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| Me and the Devil Blues (Akira, 2005-2007) |
Le manga de Akira Hiramoto reprend, comme vu plus haut, le mythe de Robert Johnson, faisant la jonction entre le diable et le blues. L'univers est assez sombre mais illustre, avec un grand soin apporté aux détails, cet univers de bistrots et de campagne sur fond de ségrégation raciale. On pourrait dire que c'est la biographie non officielle, japonaise et légendaire, de Robert Johnson (RJ dans le manga). Les personnages qu'il a rencontré sont présents, surtout Son House, plus arrogant que jamais !
Watanabe Shinichirô, le créateur de la série Cowboy Bebop, est également un grand amateur de blues, qu'il a largement incorporé dans sa série culte, par ailleurs "Space-opéra" sauce "gunfight drama"... c'est dire si le monsieur a le sens, autant que la science, des mélanges.
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| Episode 6 "Sympathy for the Devil" (Cowboy Bebop) |
Dans cet épisode, l'individu qui se retrouve piégé dans le corps d'un enfant immortel devient un démon insensible au sort des autres. Une nature démoniaque et perfide qui tranche totalement avec son image publique... de joueur génial d'harmonica. L'épisode commence sur une des plus belles introductions de la série, un concert du "jeune" tueur dans un bar enfumé avec une discussion des héros sur leurs enfances respectives bercées par le blues. La musique d'un diable qui joue sur les apparences, possède un don musical remarquable et manie l'harmonica. Une esthétisation parfaite de cette alliance identitaire entre Blues et Démon.
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Finalement, la tension entre ces deux images est peut-être insoluble par nature. Les bluesmen parlent tout autant de la misère, de leurs vies dans les "shack", des difficultés matérielles de l'existence.
Une vision "matérialiste" et concrète, loin des légendes rentables, des conditions sociales de ces hommes. Cette esthétique de la pauvreté, du prolétariat, de la simplicité et de la modestie sont absolument inséparables de tous ces pères fondateurs. Une image de laquelle les rockeurs, amenant le "culte de la personnalité" et des rythmes plus agressifs, ne tarderont pas à s'émanciper. Cette opposition est fondamentalement toute l'histoire du très beau film de Clint Eastwood sur le purisme de Charlie Parker : Bird (1987). Le refus de la "starification" chez quelqu'un comme Fred McDowell en exprimant "I do not play no rock'n'roll", rappelé dans tous ses concerts, répond à ce fort attachement visuel à la cabane en bois pourrie (shack) des anciens esclaves... constituant le décor omniprésent des flashback du film de Taylor Hackford sur Ray Charles : Ray (2004).
Pour revenir au blues, on a également le rappel à cette nature prolétaire dans le film aussi loufoque que brillant : The Blues Brothers (Landis, 1980).
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| Le "taudis" d'Elwood qui accueille son frère sorti de prison, l'étroitesse, la tise... des symboles puissants qui relaient les grands thèmes du blues en une seule image |
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On a vu que, par ses légendes et son impact, le blues sort de son cadre historique pour raconter son cadre social. Nous ne sommes pas en face d'une "petite histoire dans la grande" mais bien d'une grande histoire qui se joue sur des décennies, à travers un médium aussi précaire qu'éphémère, la musique. Les images rappellent l'ancrage social et la force des mythes fondateurs mais elles resteront impuissantes à évoquer cette quête de l'émancipation dans la contemplation, tantôt fataliste tantôt combative, de nos servitudes.
La version d'Elmore James du morceau de son pote RJ, Dust My Broom. Peut-être le disque qu'allait écouter Jimi Hendrix ? Transition générationnelle assurée, boucle de l'article bouclée. Un titre qui nous disait de "repartir à zéro"...
Thomas_R

























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