Beaucoup plus présente dans le genre policier/thriller, la scène de l'interrogatoire est devenue assez culte grâce au film Usual Suspects. Cette scène bien particulière est généralement soutenue par une narration non-linéaire qui permet de jongler entre les flashbacks, les récits illustrés et le moment présent. Néanmoins, l'autre force d'une telle séquence est qu'elle met en opposition une figure positive (un inspecteur dans 99% des cas) contre une figure négative (le témoin, la balance, le suspect ou le cumul des trois si Dieu vous déteste) de manière exhaustive.
En gros, ce moment d'un film expose la symbolique des personnages avec une précision plus forte dans la mesure où il plonge le récit dans la contemplation de psychologies. Mais pas simplement dans le récit, il sort du récit, prend de la hauteur pour jouer avec la temporalité et créer l'intrigue dans l'espace inconnu du spectateur. En clair, cette scène appartient quasi-exclusivement à la catégorie cinéma (du fait des techniques permettant la narration-non linéaire) et vaut mieux pas se rater sur une telle scène sinon le film risque d'avoir un sale goût.
Pourtant si tout paraît si simple, il y a des caractéristiques bien propres à une telle scène et notamment la mise en scène d'un rapport de force. On ne va pas s'attarder sur des images dans lesquelles le rapport de force est complètement déséquilibré en faveur d'un seul joueur (les bastonnages dans Tango et Cash, la prédominance du Bad Lieutenant etc.) et donc sans grand intérêt du point de vue du suspense. Qu'un minable se mette à table après qu'il est pris une raclée ou un qu'un gros dur soit déstabilisé par la supériorité du flic n'est pas en soi l'objet d'un rapport de force mais bien une illustration de la puissance du héros, confortée et éloquente, qui pourra éventuellement être remise en cause par un événement ultérieur. Le rapport de force qui nous intéresse ici est inverse, l'avantage est clairement pour le "suspect" malgré l'importance des outils de l'inspecteur.
Ce rapport de force est classiquement mis en scène par : la salle d'interrogatoire, la position assise du suspect, la présence d'un tiers (invisible si possible), l'impatience de l'interrogateur et un mystère à élucider contenu dans le suspect qui doit être "déverrouillé" par le flic. Du coup, si le flic exerce la force des institutions dans le rapport de force (en général le suspect est menotté, les coups sont souvent autorisés, la capacité à offrir la liberté ou la tranquillité etc.) le suspect lui possède une force tout aussi importante mais dissimulée qui contre-balance complètement l'éventail des armes du "gentil" jusqu'à les annuler. On comprend pourquoi il garde dissimulé sa force étant donné sa position nécessairement inférieure dans le rapport de force institutionnel : il peut changer le cours du récit avec un bon timing. Le mystère qu'il garde attire l'attention du spectateur et met le flic sous pression car tout est question de temps, l'interrogatoire est forcément une scène qui lance un chronomètre et fait que le rapport de force penchera à tous les coups en faveur du dominé, ce qui rajoutera éventuellement au triomphe du succès final par le "Bien". Malgré les apparences et le sens commun évoqué, dans la scène de l'interrogatoire le suspect est le personnage dominant, car l'intérêt du film devient non plus la résolution de l'enquête mais la confrontation de deux entités qui a pour objet ce que le suspect possède. L'interrogatoire est donc nécessairement perdant pour la force institutionnelle dans la mesure où elle se contraint toute seule, à travers le scénario, à dépendre du suspect.
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| Basic Instinct (Verhoeven, 1992) |
Peut-être qu'on tient là le premier interrogatoire "classique". Toutes les forces du Bien d'un côté, le représentant des forces du Mal seul(e). La scène oscille entre l'audition et l'interrogatoire du fait du caractère particulier du suspect : femme, riche, célèbre, séduisante et séductrice. Pas trop difficile de voir que les flics sont dans un environnement qu'ils contrôlent vu leurs attitudes mais l'intérêt de cette scène est qu'elle exprime ce que j'ai dit en intro à savoir le rapport de force. Catherine Tramell joue avec ses armes, et tout le monde a compris que c'était sous la ceinture vu le nombre de parodies, et parvient à garder le contrôle de l'entretien tandis que les inspecteurs assaillent de questions la suspecte. La relative aisance de l'interrogée est évidente et préfigure donc sans doute possible son rôle majeur pour l'avancée de l'histoire. Une enquête rondement menée par les inspecteurs ballonnés qui trouvent le candidat idéal du premier coup pour un jeu de dupe érotique.
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| Usual Suspects (Singer, 1995) |
A mon humble avis tout se tient dans ce plan serré sur Kujan et Kint. L'inspecteur Kujan est intimidant, il a les yeux sur son suspect en permanence pour percer le coffre de son esprit, et son porte-flingue rappelle qui est le boss. De même, Kint l'escroc est le suspect parfait : mystérieux, fuyant, arrogant il a quelque chose à cacher. Kujan est sûr que Kint est la clé pour lui permettre de résoudre son enquête et tout le film est axé sur la version que raconte le suspect.
Le rapport de force dans le film semble immensément en faveur de Kujan, son suspect est un handicapé, un peu extravagant et pourtant les secrets tardent à se dévoiler. Le rapport de force est original ici puisque dès l'introduction du film on apprend que Kint est protégé par l'immunité du procureur et du coup jouit aussi en quelque sorte d'une "force institutionnelle" dans la mesure où il annule le pouvoir de marchandage du flic. Un film parfaitement maîtrisé dont les ambiguïtés sont constantes et parfaitement résumé dans cette échange entre les deux protagonistes.
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| Oxygen (Shepard, 1999) |
Loin d'être un film brillant, celui-ci reprend le même procédé que son aîné Usual Suspects en présentant dès le début du film le "suspect" et créant ainsi inévitablement un suspense sur la révélation finale. Légèrement caricaturale dans son opposition : homme/femme, t-shirt/gilet pare-balles, amusement/sérieux, mains cachés/poings fermés en évidence... Cette image est idéal-typique pour mettre en lumière le propos.
Tout le récit est orienté sur le chronomètre mortel de la confession du suspect, sa victime est enterrée vivante quelque part et la flic doit découvrir l'endroit le plus vite possible. Un scénario minimaliste qui mise tout sur le duel psychologique et l'accentuation du conflit entre le Bien et le Mal tout en sacralisant le suspect dont la confession seule peut résoudre l'enquête.
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| Saw 2 (Bousman, 2005) |
On retrouve dans ce film la même opposition idéal-typique entre le Bien et le Mal mais avec des nuances intéressantes. D'abord, pas de salle d'interrogatoire, le suspect est dans un endroit qu'il contrôle ce qui renforce sa puissance et créé de fait un environnement menaçant. Ensuite, le suspect menace directement l'interrogateur en choisissant les questions, imposant le rythme de l'entretien, bref anéantissant les fonctions de l'interrogateur qui devient l'instrument du suspect.
Même procédé que dans Oxygen donc, la résolution du film repose intégralement sur la confession du suspect qui ne peut être menacé du fait de son cancer rendant vaine toute menace. Le suspect se permet tout puisqu'il ne peut être inquiété par la "force institutionnelle" du flic et organise donc la manipulation du spectateur à l'aise.
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| Batman: Dark Knight (Nolan, 2008) |
Nolan profite alors du succès de ses aînés pour reprendre à bon compte le procédé à des fins esthétiques, c'est bien lui qui initie la vague de "réalisme" dans les films de super-héros ces derniers devenant alors des hommes avant d'être des symboles. L'interrogatoire reprend les caractéristiques classiques mais en mieux, il les extrapole naturellement par le genre : le film de super-héros est la confrontation du Bien contre le Mal par excellence. En soumettant ces personnages mythologiques à l'exercice sublimé de l'interrogatoire, il les rend "réels" et humains. Un procédé intéressant qui concentre l'idée de ce blog : Nolan s'appuie dans ce film sur un inconscient du spectateur qui possède certainement en tête au moins une des 4 images étudiées plus haut, par cet inconscient il établit son dessein à savoir l'humanisation des super-héros.
Salle d'interrogatoire classique, posture de "force institutionnelle" pour Batman, capacité incroyable du suspect de garder le contrôle de l'interrogatoire grâce à un secret décisif pour la résolution du problème autant de caractéristiques du procédé qui sont manipulées pour créer un repère mental servant la visée artistique du film. Le joker peut raconter ce qu'il veut, le mal est fait en quelque sorte : le rapport de force en défaveur de Batman est attesté par ce recours nécessairement perdant à l'interrogatoire, l'usage de la force n'est pas à la bonne place et l'histoire que l'on écoute devient l'histoire du film ("tu dois faire ce que je dis pour avancer monsieur le gentil").
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| Cloud Atlas (Wachowski, 2012) |
Dans cette épopée, l'interrogatoire est encore utilisé mais paraît carrément inévitable. Le film reposant sur une narration non-linéaire (et c'est le moins qu'on puisse dire) qui valse entre différents âges de l'humanité, l'interrogatoire découle de cette structure et devient un phénomène naturel au même titre que le happy-ending comme seule possibilité de mettre en perspective des temporalités différentes.
L'homme contre la femme, les menottes etc. tout le décor habituel et attendu, du fait des repères mentaux bien ancrés à chaque film utilisant le procédé, joue en faveur du détenu. L'originalité étant par ailleurs un inversement du rôle des protagonistes du fait du scénario, le martyr étant l'objet du film. Le Bien est donc le "suspect" et le Mal le "système" qui veut sa confession, une imagerie d'ailleurs autant expressive qu'immémoriale : Blanc contre Noir.
L'objet de l'interrogatoire est pour le système de conserver la mémoire de son adversaire : "pourquoi tant d'amour pour la liberté au lieu d'un consumérisme dégueulasse bien jovial ?" se demande le système. Mais comme souvent poser la question c'est récupérer la réponse et l'interrogatoire sert une de fois de plus comme procédé s'appuyant sur l'inconscient du spectateur afin qu'il identifie plus aisément le Bien du Mal. D'ailleurs comme le procédé de l'interrogatoire impose également ses schémas sur la structure du film, c'est encore l'histoire racontée qui devient l'objet du film.
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| True Detective (saison 1, 2014) |
Pour finir, un condensé de tout ce qui a été dit. L'interrogatoire est plus que jamais la mise en valeur d'une parole, celle de l'interrogé. L'ancien inspecteur Cohle est la clé dont dépend la résolution d'une enquête, étant donné sa résistance le chronomètre est en marche. Par son attitude et ses confidences c'est sa moralité qui est sur la sellette dans la mise en perspective classique du Bien et du Mal. Malgré l'opposition qui le place dans le rang des "suspects", sa force de caractère, son côté mystérieux, sa sensibilité et son intelligence sont mises en avant car c'est précisément ce qui est mis en avant dans un interrogatoire dont j'ai dit que c'était la contemplation des psychologies.
Son sérieux, son expérience, son austérité le rendent impossible à contredire et le spectateur se laisse d'autant plus facilement emporter par le flot de son récit. Il est au centre des attentions dans un environnement qu'il s'approprie en même temps que nous mais garde le contrôle grâce au maintien de l'ambiguïté : il possède quelque chose que l'interrogateur désire. Certes, la frontière entre le Bien et le Mal est beaucoup plus floue que dans les exemples précédents dans un scénario évidemment plus riche que celui d'un film mais avec lequel on pourrait invoquer la notion de "Mal nécessaire"... et je pense que je peux prendre l'inspecteur Cohle au mot ici : "the world needs bad men, we keep the other bad men from the door".
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La mutation du procédé "interrogatoire" dans son imagerie est suffisamment subtile pour en tirer quelques conclusions.
Sur le simple plan des a priori, l'interrogatoire est le moment où le gentil extrait les informations dont il a besoin auprès d'un vilain, du moins quand le film cherche à mettre l'accent un minimum sur la psychologie des personnages. Les films policiers en ont naturellement abusé et souvent avec talent à mon avis pour créer des temporalités différentes et ainsi tordre l'intrigue principale tout en gardant la gloire d'un affrontement symbolique entre le Bien et le Mal. Mais comme tous les abus entraînent un bouleversement des fondamentaux, un changement dans la relation avec le procédé s'est opéré et il a désormais un impact indéniable sur les structures de son récit porteur. Qu'il soit utilisé à des fins propres au réalisateur dans le cadre de choix esthétiques, jouant sur nos inconscients qui interprètent naturellement cette séquence en fonction de nos expériences visuelles passées, ou simplement comme outil de narration il forme désormais un cadre contraignant pour l'image.
Il pourra encore nous surprendre mais la mécanique restera impeccable : mise en jeu d'un rapport de force dans lequel celui qui a le pouvoir est celui qui a la parole. Percer des mystères, révéler des secrets en coûtera toujours un prix, en l'occurrence c'est celui du manichéisme. L'interrogation n'est pas seulement le passage, le moment d'un film où s'opère l'élaboration du scénario mais également un lieu, un cadre contraignant qui porte les réalisateurs à l'exercice d'un jeu particulier : rendre subtil un rapport de force qui dans notre imaginaire est déjà joué.
Comparés à la tueuse au pic à glace (Sharon Stone nommée au Golden Globes pour le rôle), à l'escroc parfait (Kevin Spacey, Oscarisé pour le rôle), au ravisseur dément (Adrien Brody), au tueur impitoyable (Tobin Bell), au Joker (Heath Ledger, Golden Globes, Oscar et BAFTA posthumes pour le rôle), au martyr (Bae Doona) et à l'inspecteur marginal (Matthew McConaughey) leurs interrogateurs font pâle figure, excepté Batman mais Batman tu peux pas le test.
Thomas_R







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