Introduction : de la prudence face aux constructions médiatiques
De manière surprenante, la transformation des médias et du travail journalistique depuis dix ans ne fait l'objet d'aucune prise de conscience radicale et donc d'aucun débat, je parle de vrais débats citoyens ayant pour but la critique positive de ce pilier vacillant de la république. Il y a déjà deux réponses à cette faillite, l'une relevant de la perspective individuelle et l'autre d'un effet de structure relativement puissant.
On le voit par l'usage forcené des guillemets, les journalistes, parfois malgré eux, opèrent un travail de manipulation du discours et du langage, obligeant à reprendre des concepts avec une tenue de protection anti-radiation. Difficile désormais, pour les citoyens, de :
--> Penser au concept du débat sans imaginer un plateau où des intervenants se contredisent dans une amplitude maximale d'une heure.
--> Réfléchir sur les conséquences d'une élection sans faire appel aux sondages.
--> Penser la "crise sociale" sans devoir la lier ou la délier de la question de l'immigration.
--> Comprendre la "mondialisation" sans comprendre les "nécessaires" réformes et ajustements qu'elle forcerait dans nos pays.
Bref, de concevoir la réalité du monde autrement que dans le cadre imposé de la pensée dominante. Comment ? Rapidement :
Le constat est sombre, le grand marché de l'information devient de plus en plus grossièrement le marché secondaire de l'éducation populaire. Son uniformisation, à l'échelle mondiale, est un tournant pour l'histoire de la communication, en même temps que le cercueil de velours pour toute hétérodoxie. Les scoops, les reprises des dépêches AFP, les interviews de personnes critiques aux moments critiques, la météo, la bourse, les révolutions, la "minute geek" et j'en passe. Comment alors proposer une critique large de la structure médiatique, dans la lignée de Pierre Bourdieu, tant l'évidence s'est décuplée et la structure intériorisée. Au moment des premières réflexions sur la télévision, et son impact sur les autres champs journalistiques, le phénomène est assez neuf et les réflexions anti-libérales passent déjà pour de l'intransigeance intellectuelle (intellectualiste ?) à l'égard d'un média "populaire", qui au moins permet "à tout le monde" d'être informé au minimum...
Petit Rupert de la doxa - "BFMTV"
"Première chaîne d'information de France", haute représentante, peut-être symbole, de "l'information en continu", reprend un concept né dans les années 1990 aux États-Unis avec l'avènement de Fox News (1996), les conservateurs cherchant alors un relais médiatique contre la campagne de Clinton. Certes, LCI existait dès 1994, TF1 était privatisé depuis 1987, mais au format payant sur satellite. D'abord amené à bousculer le style journalistique, par l'immersion du "direct" à tout moment de la journée, l'information en continue est devenu une norme indépassable sur laquelle se sont alignés les grands médias de presse et d'informations. Une tendance aujourd'hui confirmée à "l'infotainment", hybridation immonde entre le divertissement et l'information. Rupert Murdoch, fondateur de Fox News, n'annonçait-il pas dans une fameuse citation non référencée : "We are in the entertainment business" ?
Il m'a semblé qu'en cet optimisme rayonnant de 2014, le film de Dan Gilroy, Nightcrawler (Nightcall pour la vf), saisissait avec une lucidité incroyable les travers à venir et les maux insidieux, quotidiens qui rongent notre humanité.
Jake Gyllenhaal incarne Lou Bloom, un marginal et un sociopathe, avec quelques penchants pour la mythomanie et la kleptomanie, qui réussit à récupérer un boulot dans une chaîne d'informations en continue de Los Angeles. On y voit l'ascension de sa carrière, ses méthodes, ses valeurs et l'accueil qu'il reçoit au sein de l'usine à fabriquer des faits divers. Répétition de crédos libéraux, de responsabilité individuelle, producteurs cyniques, présentateurs fades et déconnectés, concurrence dégueulasse... et au milieu le sourire tordu du protagoniste, semblant saisir autant la virtualité du réel (montage à l'écran, qui le fascine) que la réalité du virtuel (prise d'images, dont il fait sa vocation).
Principalement en déconstruisant l'habileté des images et la finesse de la mise en scène, on arrive à distinguer trois axes de réflexion abordés dans le film portant sur la dynamique de l'information en continue.
1) La perversion des valeurs, répétées fondatrices de la "civilisation occidentale" (les guillemets sont là pour polir la vulgarité du terme), de fraternité, de liberté, d'amour, de paix et d'émancipation. Cette négation ou perversion selon les cas se traduit par l'invisibilité concrète de ces valeurs à la télévision et désormais dans la presse généraliste. Violence, meurtres de masse, chômage, insécurité, incendies, accidents etc. La réalité est si triste et si simple, seuls les rêveurs idéalistes bobos juifs francs-maçons de gauche (rayez la mention au choix) pourraient dire l'inverse.
2) Le voyeurisme, à l'œuvre dans une double pénétration. Premièrement, celle de la vie privée, autrement nommée dans le cercle la "people-isation", censée rapprocher les classes populaires des oligarques. Elle s'applique désormais aux politiques, chanteurs, journalistes, sportifs et intellectuels médiatiques. Deuxièmement, celle des interviews où les journalistes s'auto-promeuvent interrogateurs en chef du régime du mensonge, tentant de déceler, particulièrement chez les politiques, le mensonge, le faux-pas, le remord ou la cachotterie quand ce n'est pas l'opportunisme ingrat que tentent de dévoiler les agents de la néo-novlangue. Orwell ne s'y trompait pas en nommant les offices de propagande par le terme de Ministère de la Vérité.
3) La mise en scène, ou le JT comme artifice permanent décrivant la permanence. A l'image du slogan de la chaîne I-Télé, "l'information ne s'arrête jamais", c'est une course contre le temps long qui est engagé afin que l'instantanéité puisse, sur le modèle des réseaux sociaux, avoir sa place comme critère de vérité.
L'organisation de l'information en continue relève du spectacle constant, de l'apparition d'acteurs, de retournements de situation, de monologues, de montages, d'effets sons et lumières, de narration et même d'un souffle moraliste. Ce travail profondément humain, des petites mains jusqu'au sourire hypocrite du présentateur, devrait ainsi être reconnu pour ce qu'il est : une nouvelle forme d'art où prédomine le choc émotionnel.
Conclusion : storytelling de guerre et tellingstories de l'émotion
Voyons une remarque de Michel Wieviorka, sociologue spécialiste de la violence, dans un livre hors d'actualité, puisque datant de 1988, Sociétés et terrorisme :
"Ces remarques nous invitent à considérer les media non pas tant sous l'angle de la production du terrorisme, dont ils ne sont à notre avis guère responsables, que sous celui de la production des représentations liées au terrorisme. [...]
Le rôle considérable de production des représentations va bien au-delà des seuls acteurs terroristes. Il concerne également les sociétés d'où ils proviennent, les régimes qui les aident, les religions ou les idéologies générales dont ils se réclament, ainsi que les différentes parties prenantes à l'action antiterroriste, le pouvoir politique, la justice, la police, les services spéciaux, etc."
Nous y voilà, une semaine complète de fracas médiatique, de "priorités au direct" et autres codes du langage de l'urgence supposés nous rassurer sur la capacité des médias à suivre et retransmettre l'actualité. L'ensemble ne fait que commencer, puisqu'avec le battage médiatique se construisent des récits et contre-récits supportés eux-mêmes par un arsenal de sondages, armes impitoyables de la paresse intellectuelle et instruments loyaux de la démocratie molle.
Le Figaro :
18/11/15 "Des aéroports passoires pour terroristes"
19/11/15 "Ces écolos qui refusent l'état d'urgence"
19/11/15 "Quand les salafistes font de l'entrisme à la RATP"
20/11/15 "Attentats de Paris: sur Facebook, les politiques ont dopé leur nombre de fans"
20/11/15 "Malgré la demande, la plupart des particuliers ne peuvent pas se procurer d'armes à feu"
21/11/15 "Marine Le Pen dénonce 'l'aveuglement idéologique' de François Hollande"
22/11/15 "Hollande gagne 7 points de popularité"
23/11/15 "A un mois de Noël, les Français désertent les magasins de centre-ville"
23/11/15 "Johnny Hallyday : 'Si je n'étais pas chanteur, j'irais combattre Daech'"
23/11/15 "Attentats de Paris: les ratés de la lutte antiterroriste"
23/11/15 "Le communautarisme façon Saint-Denis"
Le Monde :
17/11/15 "Attentats: un impact sans doute limité sur la croissance"
17/11/15 "Les musulmans espèrent ne pas faire l'objet d'amalgames"
17/11/15 "Les métamorphoses de François Hollande"
17/11/15 "A midi pile, la France s'est figée"
17/11/15 "Le Front national salue les 'bonnes inflexions' de François Hollande"
18/11/15 "La France aura, par son armée, à jouer un rôle majeur"
20/11/15 "Les héros improvisés du 13 novembre"
20/11/15 "Les entreprises ont un rôle à jouer dans la sécurité nationale"
21/11/15 "Comment les djihadistes parviennent à circuler librement en Europe"
21/11/15 "Avec le 13 novembre, la 'sale guerre' d'Algérie refait surface"
24/11/15 "L'inquiétude liée aux attentats renforce le FN"
Libération :
16/11/15 "Le vieux réflexe du repli sur soi plane sur l'Union européenne"
17/11/15 "L'État islamique, un ennemi insaisissable"
17/11/15 "L'ère de la guerre"
18/11/15 "Ces politiques qui depuis les attentats réutilisent le terme 'État islamique'"
18/11/15 "Hollande et les maires de France chantent la Marseillaise"
18/11/15 "Le non respect de l'unité nationale épinglé à gauche comme à droite"
18/11/15 "Femme kamikaze: une première en France, pas dans le monde"
18/11/15 "Les Français trouvent que Hollande a été à la hauteur et approuvent sa riposte"
19/11/15 "Après les attentats, les défenseurs des libertés inaudibles"
19/11/15 "Assaut à Saint-Denis: 'si tu lèves une main, je tire'"
19/11/15 "Une quatrième équipe 'pouvait passer à l'acte'"
De manière surprenante, la transformation des médias et du travail journalistique depuis dix ans ne fait l'objet d'aucune prise de conscience radicale et donc d'aucun débat, je parle de vrais débats citoyens ayant pour but la critique positive de ce pilier vacillant de la république. Il y a déjà deux réponses à cette faillite, l'une relevant de la perspective individuelle et l'autre d'un effet de structure relativement puissant.
D'abord, le "spectateur" de l'information est avant tout face à une réalisation artistique (ou plus sobrement artificielle), les journalistes étant désormais les "professionnels de l'information" adoubés dans l'ombre, c'est à dire reconnu légitime sans cérémonie de reconnaissance, chargés de l'éducation douce du peuple et de la définition du beau (le "vrai" dans le travail journalistique).
Ensuite, on doit à Serge Halimi, dans Les nouveaux chiens de garde (et le documentaire filmique associé, qu'il faut sans cesse recommander), l'observation attentive du culte médiatique de l'entre-soi, de la sincère conviction de la part des journalistes que l'objectivité et le pluralisme des médias sont établis indiscutablement. Aucun problème, donc, à voir et entendre les mêmes rédacteurs en chef ou simplement éditorialistes de chaînes en chaînes comme si le zapping, "garantie" pour le citoyen du pluralisme et donc de la "liberté", était devenu optionnel comme peuvent l'être les assemblages électroniques parfaitement aux normes de votre voiture Volkswagen.
On le voit par l'usage forcené des guillemets, les journalistes, parfois malgré eux, opèrent un travail de manipulation du discours et du langage, obligeant à reprendre des concepts avec une tenue de protection anti-radiation. Difficile désormais, pour les citoyens, de :
--> Penser au concept du débat sans imaginer un plateau où des intervenants se contredisent dans une amplitude maximale d'une heure.
--> Réfléchir sur les conséquences d'une élection sans faire appel aux sondages.
--> Penser la "crise sociale" sans devoir la lier ou la délier de la question de l'immigration.
--> Comprendre la "mondialisation" sans comprendre les "nécessaires" réformes et ajustements qu'elle forcerait dans nos pays.
Bref, de concevoir la réalité du monde autrement que dans le cadre imposé de la pensée dominante. Comment ? Rapidement :
- La pensée est à la télévision ce que la conscience est à un poisson rouge, une fulgurance trop courte pour être salvatrice. Le format des débats, qui s'est largement imposé, est absolument contre l'intérêt démocratique et à rebours de la logique rationnelle.
En premier lieu, il donne la parole à des porte-paroles (et non des intervenants, citoyens actifs, libres) qui sont présents pour pouvoir exprimer les intérêts d'un groupe (dominant ou dominé, avec une certaine préférence pour la première catégorie dont le langage correspond mieux aux codes et attentes des journalistes). Des portes-paroles opposés, afin de garantir la "pleine visibilité de l'ensemble des opinions", déjà artificielles puisque conçues par les sondages, pour lesquels l'intérêt général devient un mot vide de sens.
En second lieu, le spectacle du "match", comme sont souvent présentés officiellement les débats télévisés, est construit pour empêcher le développement de la pensée. Ne favorisant que les formules courtes, pour "faciliter la compréhension des téléspectateurs", ou bien l'appel au consensus, dans la mesure où les thèmes retenus pour les débats se forment généralement sur une interrogation allant du type "peut-on se retrouver sur..." jusqu'au fatidique "y a-t-il trop/pas assez de...". - Les sondages sont des outils qui faussent l'état de l'opinion par l'intervention de trois biais sociologiques (voir liens en bas de page pour plus de lecture). De plus, ils contribuent à virtualiser le peuple et ses représentants dans une vaste opération de communication, ne profitant ainsi qu'à ceux qui ont les moyens, les intérêts et/ou même l'envie de participer à une telle fanfaronnade.
- La "crise sociale" est la problématique première de la sociologie, dès ses origines en France au XIXème, tandis que l'immigration n'est arrivé sur la scène politique comme problème de politique publique qu'à partir des années 1970, avec l'irruption d'un courant nationaliste français que nous n'aurons pas besoin de nommer. Faire le rapprochement entre les deux, d'une part empêche de penser les causes et symptômes de la crise (par exemple, pour le chômage, la compression des "coûts salariaux" dans la compétitivité-prix des grandes entreprises actionnariales), et d'autre part focalise l'attention générale sur des populations minoritaires et souvent marginalisés à partir d'un complexe de supériorité s'accommodant parfaitement de l'idéal des Lumières.
- Le phénomène de mondialisation n'est pas un enfant du XXème siècle, ses conséquences financières et économiques ne relèvent pas de l'intervention divine ou même d'une action "naturelle" des évènements. Il est même curieux de constater que les réformes imposées au nom de la compétitivité aillent souvent dans le même sens en terme de réduction des libertés collectives supplantées par de "nouvelles" libertés individuelles... comme celle de discuter "librement" avec son employeur plutôt que de subir la lourdeur des protections sociales de la convention collective. Pas besoin d'expliquer plus longuement pourquoi il est impossible d'envisager un plateau de JT où la mondialisation se comprendrait autrement que par l'inévitable extension du marché et de ses prétendues lois de fonctionnement, déjà en grande partie réfutées par les économistes lors des Trente Glorieuses.
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| Al Jazeera (Qatar) |
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| CCTV News (Chine) |
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| NHK (Japon) |
Petit Rupert de la doxa - "BFMTV"
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| TVP Info (Pologne) |
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| RBC TV (Russie) |
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| TRT Haber (Turquie) |
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| Globo News (Brésil) |
Jake Gyllenhaal incarne Lou Bloom, un marginal et un sociopathe, avec quelques penchants pour la mythomanie et la kleptomanie, qui réussit à récupérer un boulot dans une chaîne d'informations en continue de Los Angeles. On y voit l'ascension de sa carrière, ses méthodes, ses valeurs et l'accueil qu'il reçoit au sein de l'usine à fabriquer des faits divers. Répétition de crédos libéraux, de responsabilité individuelle, producteurs cyniques, présentateurs fades et déconnectés, concurrence dégueulasse... et au milieu le sourire tordu du protagoniste, semblant saisir autant la virtualité du réel (montage à l'écran, qui le fascine) que la réalité du virtuel (prise d'images, dont il fait sa vocation).
Principalement en déconstruisant l'habileté des images et la finesse de la mise en scène, on arrive à distinguer trois axes de réflexion abordés dans le film portant sur la dynamique de l'information en continue.
1) La perversion des valeurs, répétées fondatrices de la "civilisation occidentale" (les guillemets sont là pour polir la vulgarité du terme), de fraternité, de liberté, d'amour, de paix et d'émancipation. Cette négation ou perversion selon les cas se traduit par l'invisibilité concrète de ces valeurs à la télévision et désormais dans la presse généraliste. Violence, meurtres de masse, chômage, insécurité, incendies, accidents etc. La réalité est si triste et si simple, seuls les rêveurs idéalistes bobos juifs francs-maçons de gauche (rayez la mention au choix) pourraient dire l'inverse.
2) Le voyeurisme, à l'œuvre dans une double pénétration. Premièrement, celle de la vie privée, autrement nommée dans le cercle la "people-isation", censée rapprocher les classes populaires des oligarques. Elle s'applique désormais aux politiques, chanteurs, journalistes, sportifs et intellectuels médiatiques. Deuxièmement, celle des interviews où les journalistes s'auto-promeuvent interrogateurs en chef du régime du mensonge, tentant de déceler, particulièrement chez les politiques, le mensonge, le faux-pas, le remord ou la cachotterie quand ce n'est pas l'opportunisme ingrat que tentent de dévoiler les agents de la néo-novlangue. Orwell ne s'y trompait pas en nommant les offices de propagande par le terme de Ministère de la Vérité.
3) La mise en scène, ou le JT comme artifice permanent décrivant la permanence. A l'image du slogan de la chaîne I-Télé, "l'information ne s'arrête jamais", c'est une course contre le temps long qui est engagé afin que l'instantanéité puisse, sur le modèle des réseaux sociaux, avoir sa place comme critère de vérité.
L'organisation de l'information en continue relève du spectacle constant, de l'apparition d'acteurs, de retournements de situation, de monologues, de montages, d'effets sons et lumières, de narration et même d'un souffle moraliste. Ce travail profondément humain, des petites mains jusqu'au sourire hypocrite du présentateur, devrait ainsi être reconnu pour ce qu'il est : une nouvelle forme d'art où prédomine le choc émotionnel.
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Conclusion : storytelling de guerre et tellingstories de l'émotion
Voyons une remarque de Michel Wieviorka, sociologue spécialiste de la violence, dans un livre hors d'actualité, puisque datant de 1988, Sociétés et terrorisme :
"Ces remarques nous invitent à considérer les media non pas tant sous l'angle de la production du terrorisme, dont ils ne sont à notre avis guère responsables, que sous celui de la production des représentations liées au terrorisme. [...]
Le rôle considérable de production des représentations va bien au-delà des seuls acteurs terroristes. Il concerne également les sociétés d'où ils proviennent, les régimes qui les aident, les religions ou les idéologies générales dont ils se réclament, ainsi que les différentes parties prenantes à l'action antiterroriste, le pouvoir politique, la justice, la police, les services spéciaux, etc."
Nous y voilà, une semaine complète de fracas médiatique, de "priorités au direct" et autres codes du langage de l'urgence supposés nous rassurer sur la capacité des médias à suivre et retransmettre l'actualité. L'ensemble ne fait que commencer, puisqu'avec le battage médiatique se construisent des récits et contre-récits supportés eux-mêmes par un arsenal de sondages, armes impitoyables de la paresse intellectuelle et instruments loyaux de la démocratie molle.
Le Figaro :
18/11/15 "Des aéroports passoires pour terroristes"
19/11/15 "Ces écolos qui refusent l'état d'urgence"
19/11/15 "Quand les salafistes font de l'entrisme à la RATP"
20/11/15 "Attentats de Paris: sur Facebook, les politiques ont dopé leur nombre de fans"
20/11/15 "Malgré la demande, la plupart des particuliers ne peuvent pas se procurer d'armes à feu"
21/11/15 "Marine Le Pen dénonce 'l'aveuglement idéologique' de François Hollande"
22/11/15 "Hollande gagne 7 points de popularité"
23/11/15 "A un mois de Noël, les Français désertent les magasins de centre-ville"
23/11/15 "Johnny Hallyday : 'Si je n'étais pas chanteur, j'irais combattre Daech'"
23/11/15 "Attentats de Paris: les ratés de la lutte antiterroriste"
23/11/15 "Le communautarisme façon Saint-Denis"
Le Monde :
17/11/15 "Attentats: un impact sans doute limité sur la croissance"
17/11/15 "Les musulmans espèrent ne pas faire l'objet d'amalgames"
17/11/15 "Les métamorphoses de François Hollande"
17/11/15 "A midi pile, la France s'est figée"
17/11/15 "Le Front national salue les 'bonnes inflexions' de François Hollande"
18/11/15 "La France aura, par son armée, à jouer un rôle majeur"
20/11/15 "Les héros improvisés du 13 novembre"
20/11/15 "Les entreprises ont un rôle à jouer dans la sécurité nationale"
21/11/15 "Comment les djihadistes parviennent à circuler librement en Europe"
21/11/15 "Avec le 13 novembre, la 'sale guerre' d'Algérie refait surface"
24/11/15 "L'inquiétude liée aux attentats renforce le FN"
Libération :
16/11/15 "Le vieux réflexe du repli sur soi plane sur l'Union européenne"
17/11/15 "L'État islamique, un ennemi insaisissable"
17/11/15 "L'ère de la guerre"
18/11/15 "Ces politiques qui depuis les attentats réutilisent le terme 'État islamique'"
18/11/15 "Hollande et les maires de France chantent la Marseillaise"
18/11/15 "Le non respect de l'unité nationale épinglé à gauche comme à droite"
18/11/15 "Femme kamikaze: une première en France, pas dans le monde"
18/11/15 "Les Français trouvent que Hollande a été à la hauteur et approuvent sa riposte"
19/11/15 "Après les attentats, les défenseurs des libertés inaudibles"
19/11/15 "Assaut à Saint-Denis: 'si tu lèves une main, je tire'"
19/11/15 "Une quatrième équipe 'pouvait passer à l'acte'"
Cet ensemble cossu est fait simultanément de méfiance malsaine, appels à la joie, interprétations de sondages et autres scénarios ambigus de sommations au bonheur. Il ne s'agit pas de remettre en cause le travail des journalistes pour le simple plaisir de son imperfection mais bien de dévoiler les rouages d'une production implicite tout autre : le grand champ de l'histoire nationale et ses soubresauts dramatiques. Les notions, pour le moment abondantes, de nation blessée, d'homme providentiel, de barbares aux marges de nos sociétés etc. devraient nous interpeller sur le sens qu'il faut donner à la guerre contre le terrorisme ainsi qu'aux autres guerres auxquelles nos soldats participent.
Seulement voilà, la pensée complexe est une pensée lente. J'espère profondément que le temps de panser nos afflictions et tristesses personnelles ne sera pas le temps de trop qui verra le triomphe, une nouvelle fois, de la pensée rapide, pensée simpliste qui désigne et oblige.
Quittons ces terres arides, celles des "fast-thinkers", mettant la consommation émotionnelle à l'ordre de votre menu maxi best-of. Ainsi en va-t-il du petit engouement pour l'image de Brandon et son père, intervenus au Petit Journal de Canal+ du 20 novembre, mais sur ce coup ne comptez pas sur moi pour l'analyse. Peut-être en ira-t-il demain d'une invitation au JT de TF1 du maître-chien en deuil ? Si notre deuil collectif n'était pas celui de la pensée, il s'en faudrait de peu pour conclure cet article sans une petite prose d'espoir :
Ne combattez pas votre émotion, combattez ceux qui vous en dépossède.
Ne réfléchissez pas contre l'ensemble des informations, mais avec, afin de pouvoir prendre vos distances.
Ne soumettez pas votre esprit aux slogans, ouvrez le aux réticences.
Ne donnez pas votre âme au démon, sous prétexte qu'il ne peut attendre.
"Les nouveaux récits que nous propose le storytelling, à l'évidence, n'explorent pas les conditions d'une expérience possible, mais les modalités de son assujettissement. Les stories innombrables que produit la machine de propagande sont des protocoles de dressage, de domestication, qui visent à prendre le contrôle des pratiques et à s'approprier savoirs et désirs des individus... Sous l'immense accumulation de récits que produisent les sociétés modernes, se fait jour un 'nouvel ordre narratif' qui préside au formatage des désirs et à la propagation des émotions - par leur mise en forme narrative, leur indexation et leur archivage, leur diffusion et leur standardisation, leur instrumentalisation à travers toutes les instances de contrôle."
(Christian Salmon, Storytelling la machine à fabriquer des histoires et à formater les esprits, La Découverte, 2007)
* Un bon rapport concis de l'INA sur les médias d'information en continue aux États-Unis :
http://www.inaglobal.fr/television/article/aux-etats-unis-l-information-televisee-prend-un-virage-politique
* L'observatoire des sondages, animé à l'origine par Alain Garrigou, politologue spécialiste de la sociologie électorale :
http://www.observatoire-des-sondages.org
* L'exposé "L'opinion publique n'existe pas" de Pierre Bourdieu, sur la question des sondages, texte intégral en ligne :
http://www.homme-moderne.org/societe/socio/bourdieu/questions/opinionpub.html
* "La couverture des attentats dans les journaux télévisés: compassion ou voyeurisme ?" par ACRIMED, site qu'il faut également visiter si l'on s'intéresse à la critique des médias :
http://www.acrimed.org/La-couverture-des-attentats-dans-les-journaux-televises-compassion-ou
* Le blog de Michel Wieviorka, sociologue spécialiste de la violence et des mouvements sociaux, ayant notamment travaillé sur le terrorisme comme antimouvement social :
http://wieviorka.hypotheses.org












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