La science-fiction est un genre qui aura connu, principalement au cinéma, un succès colossal depuis 30 ans. L'objet de cet article n'est ainsi pas de retracer les héritages qui s'étalent de Jules Verne aux frères Wachowski, en distribuant les brevets désirés d'appartenance à une famille récemment anoblie. De fait, le genre a beau être pratique, ses variations sont multiples et il en découle autant d'univers esthétiques : le cyberpunk, le steampunk, l'uchronie, la dystopie, l'utopie, le space opera etc.
Il est d'autant plus incroyable d'y retrouver comme plus petit dénominateur commun le "principe de réalité". La science-fiction part toujours d'un tel principe, puisque guidée par l'état des sciences de son temps pour apprivoiser passé, présent ou futur. La définition, laissée volontairement large, si elle rend hommage à la riche diversité du genre, peut se permettre un rappel basique mais essentiel : le rapport à la Terre comme société humaine. Tout l'intérêt de cette narration repose dans la description de notre société, prise dans un ensemble unitaire afin de renforcer l'universalité de la Science mais aussi de créer une "essence humaine", confrontée aux progrès (au sens de progressions, pas nécessairement positifs donc) technologiques.
![]() |
| "La police fait son travail" dans Soylent Green (Fleischer, 1973) |
Finalement, si la science-fiction nous a ouvert les portes de multiples galaxies, préparé à l'arrivée des Jedis, ou encore reproduit le cataclysme nucléaire, elle n'aura jamais fait autre chose que de disséquer le monde sous nos yeux ébahis ou révulsés. Regardons donc de plus près le traitement spécifique du futur, car la SF ne s'intéresse pas nécessairement au futur (la saga Star Wars n'est-elle pas censée se passer "il y a bien longtemps" ?), en particulier dystopique. Le travail de la dystopie fut d'abord celui de la critique de l'utopie, jugée dangereuse, c'est ainsi que Jonathan Swift avec Les voyages de Gulliver (1721) "répondait" à Thomas More et son Utopia (1516). Puis, elle a comblé le vide en s'appropriant progressivement une atmosphère propre, basée sur la création de sociétés idéologisées et d'anéantissements de l'individualité. Effrayés par cette perspective, les auteurs ont donc dépeint une société effrayante, d'autant plus effrayante que terriblement réaliste. La SF futuriste (SF tout court à partir de maintenant pour faciliter la lecture) pose donc inlassablement la même dualité : le monde va-t-il briller ou sombrer ? Les éléments de réponses qu'elle nous offre reposent sur les spéculations qu'elle fait de l'avancée des technologies, des sciences et surtout leurs retombées sociales, écologiques, politiques et/ou économiques.
Ce qui apparaît de manière transparente en filigrane de diverses œuvres de SF, c'est le traitement réservé aux Riches. Entendre ici comme classe des possédants, bourgeoisie, grand capital, bref les fortunés d'un monde globalement en voie de paupérisation (tiens ça rappelle quelque chose). D'une apparition anodine dans Blade Runner (Scott, 1982) jusqu'au jugement pur et simple (cf. La deuxième partie de notre article sur l'ordre et le pouvoir) dans The Dark Knight Rises (Nolan, 2012), en passant par le combat du prolo contre les patrons dans They Live (Carpenter, 1988), les Riches sont rarement dans le cœur des producteurs d'images et ce peu importe la distance temporelle (2044 pour Looper, 2214 pour Le Cinquième Élément...) qui nous séparent de leur décadence avancée.
**
On retrouve trois grandes figures d'incarnation du Riche, avec pour chacune ses travers et déviances propres...
Il y a d'abord l'individu. L'entrepreneur millionnaire/milliardaire, qui règne dans son monde au moment où l'on arrive dans le récit. Le portrait étant individuel, les caractéristiques sont simples et identifiables instinctivement.
Mystères, ruses et malhonnêteté pour Eldon Tyrell de Blade Runner et David Sarif du jeu Deus Ex : Human Revolution (2011)
Tous deux dirigeants respectifs de la Tyrell Corporation et de Sarif Industries.

Mégalomanie, autisme et fierté exacerbée pour trois empereurs :
![]() |
| John Hammond, le PDG de InGen, fait joujou avec la technologie dans Jurassic Park (Spielberg, 1993) |
![]() |
| Le richissime Adrian Veidt aka Ozymandias fait ce qu'il veut dans Watchmen (Snyder, 2009) |
![]() |
| Peter Weyland, héritier de la Weyland Corporation de l'univers d'Alien, vieil égoïste de Prometheus (Scott, 2012) |
**
Un peu moins faciles à cerner, les bourgeois décadents. Ils ont plusieurs tares, qui peuvent se recouper, mais sont en général les complices inavoués de l'ordre en place. Ils passent leur temps à se droguer, faire des mondanités ou danser. Leur isolement est à l'image de leur coupure volontaire d'un monde qu'ils ont les moyens de ne plus accepter : dans les bars branchés, les croisières interstellaires, les restaurants huppés...
![]() |
| Culte Blade Runner (Scott, 1982) |
Pour la scène de l'opéra du Fhloston Paradise dans Le Cinquième Élément (Besson, 1997), le producteur de radio, friand de ragots, nous fait l'honneur d'une visite gratuite du "gratin" en introduction à la scène musicale, au menu : des sourds, des politicards et un Chris Tucker en roue libre.
![]() |
| Le Cinquième Élément (Besson, 1997) [1] |
![]() |
| [2] |
![]() |
| [3] |
Ambiance boite de nuit sous drogue dans Snowpiercer (Bong, 2013) et Looper (Johnson, 2012). Deux scènes très différentes, dans le premier c'est l'aboutissement d'un voyage du prolétariat qui remonte difficilement les strates sociales, dans le second c'est le décor introductif d'un personnage qui commence en avouant clairement sa participation aux horreurs du monde (et en plus il écrase des SDF avec sa décapotable) en tant que tueur à gages...
![]() |
| Looper (Johnson, 2012) [1] |
![]() |
| [2] |
![]() |
| Une image subtile pour un film brillant, une atmosphère dégueulasse d'outrance dès les premières minutes. [3] |
![]() |
| Snowpiercer (Bong, 2013) [1] |
![]() |
| [2] |
![]() |
| Tenues provocantes, alcools, lampes versions art décadent. La débauche en deux minutes chrono. [3] |
La scène du restaurant, qui rattache les bourgeois au "sens de la distinction". Frustrations sexuelles d'une bourgeoisie dévergondée mais lassée et paroxysme de l'oxymore : les vieilles "à la mode".
![]() |
| Le Mérovingien qui aime "se torcher le cul avec de la soie" dans Matrix Reloaded (Wachowski, 2003) |
![]() |
| Fourrures, maquillages, chirurgies : la vulgarité absolue dans Brazil (Gilliam, 1985) |
**
Enfin, la dénonciation la moins accessible car la plus diffuse est celle des privilégiés. L'obtention des privilèges est multiple et tout n'est pas évident, ils peuvent être les témoins passifs et retirés d'un monde foutu d'avance ou les agents trompeurs d'une belle vitrine. Simplement "à la recherche du bonheur", ils sont fréquemment utilisés comme des symboles pour décrire les valeurs qui furent la perte du monde.
![]() |
| Carter Burke, l'avocat de Weyland Corp. dans Aliens (Cameron, 1986) |
L'agent opérant d'une grande firme, complètement soumis à la politique oppressive de l'entreprise, c'est un être perfide, dénué d'altruisme qui représente les intérêts du grand capital et donc la quête (irresponsable) du profit.
Assez bien représenté chez James Cameron, qui aime la subtilité.
| Parker Selfridge, gérant des opérations minières dans Avatar (Cameron, 2009) |
Et puis, depuis la Bible, il y a les traîtres. Ils souhaitent obtenir des privilèges en se désolidarisant des héros. Ils connaissent rarement une fin enviable mais sont en quête d'une position haute, qu'ils convoitent généralement par avarice. D'ailleurs dans Matrix (Wachowski, 1999), les Agents obtiennent l'aide de Cypher lors d'une scène... dans un restaurant chic.
![]() |
| "Je veux être quelqu'un d'important" dixit Cypher dans Matrix (Wachowski, 1999) |
![]() |
| Quitte à partir indigne, autant traîner une malle de billets avec soi dans Akira (Otomo, 1988) |
Les obèses de WALL-E (Pixar, 2008) ou les "robotiquement assistés" du film Elysium (Blomkamp, 2013) ont plus d'un point commun : l'exil d'une Terre devenue irrespirable, l'oisiveté, la paresse, le désintérêt pour la chose publique ou encore l'habitat dans un monde artificiel qui tente de reproduire leurs conditions privilégiées d'autrefois.
.![]() |
| Ils sont pas méchants, ils sont juste gros et déshumanisés face au robot WALL-E (Pixar 2008) |
![]() |
| Les vacanciers permanents en orbite sur la station "paradisiaque" Elysium (Blomkamp, 2013) |
![]() |
| Stupidité, paresse, absence de discernement, assistanat programmé des restes de l'humanité (Pixar, 2008) |
Toujours énervé contre l'Amérique de Reagan, John Carpenter signe dans They Live (1988) une critique acerbe du rôle des riches dans l'exploitation de la misère. Répression policière, massacre dans une banque au fusil à pompe et au chewing gum (pour ceux qui capteront la blague, pour les autres que ça les incite à voir un chef d'oeuvre délirant), résistance organisée... bref, c'est la guerre civile. Le héros est un ouvrier itinérant, l'antagoniste final n'est autre qu'un ancien compagnon de bidonville ayant tourné sa veste (ou plutôt trouvé sa veste) en trahissant la "résistance" pour rejoindre le camp des nantis qui dégustent du champagne. Ces derniers collaborent aux sombres plans de l'envahisseur secret en toute impunité et grâce au système médiatique... trop juste pour être vrai ?
![]() |
| Lutte des classes dans Invasion Los Angeles, le titre VF spoiler de They Live (Carpenter, 1988) |
![]() |
| "Le bon goût" dans Cloud Atlas (Wachowski, 2012) |
Le film Cloud Atlas mérite une note particulière sur cette partition dans la mesure où le thème principal du film est celui choisi pour cet article. Plusieurs aspects de la lutte des classes, résumée simplement en une opposition entre riches et pauvres, sont déclinés selon les époques dans des couples symboliques : esclaves noirs-esclavagistes racistes, vieux compositeur châtelain-jeune compositeur pauvre, femme journaliste-patron lobbyiste nucléaire, éditeur ruiné-frère riche, serveuse-société de consommateurs, bergers archaïques du monde post-apocalyptique-humains améliorés en exil.
L'opposition est permanente dans le film mais cette image, tirée d'une scène de la société de consommateurs à Néo-Séoul, condense la décadence bourgeoise et les excès d'une caste privilégiée au sang pur, nommée "consommateur", face au monde du service.
*******************
Dans les œuvres de SF, la pauvreté est toujours aggravée, la course désespérée vers la misère généralisée est la toile de fond d'un monde relativement proche du notre. En somme, la description assez fidèle de notre triste avenir dans les mains de la doxa capitaliste : profit-ons du temps qui reste. Le rôle des Riches devient alors évident, étant les seuls, qui, par définition, n'ayant pas intérêt à ce que l'ordre des choses change, ils collaborent. Ils sont représentés alternativement, et parfois cumulativement, comme des êtres inutiles/stupides/avides/mégalos/décadents. Tel est le procès inséré dans chaque oeuvre visuelle SF, par une imagerie brutale, qui nous a donné la puissante faculté de juger que le riche va être au mieux antipathique, au pire malhonnête et/ou nuisible.
La détestation des riches et des puissants n'est donc pas qu'une passion française/bolchévique mais peut-être l'invasion esthétique au sein d'un genre artistique, qui, certes, ne nous promettait aucun "lendemains qui chantent". D'ailleurs, dans la plupart des œuvres utilisées, la question est souvent posée de savoir si notre monde mérite vraiment d'être sauvé...
Thomas_R

























Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire