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dimanche 13 avril 2014

La malédiction du pouvoir. Partie 2 : la force révolutionnaire

Les révolutions politiques sont des moments critiques où sont brisés des paradigmes, des ordres, des adhésions à des sens communs. La culture populaire va s'approprier la révolution en omettant tous les longs, douloureux, conflictuels processus sociaux que devraient être l'étude des rapports de force et des discours politiques, qui, prédisposent (rendent possible) l'émergence d'une révolution. La figure de la révolution est fortement liée à la puissance dans la mesure où elle représente le mouvement d'un peuple, concentré dans des vecteurs politiques, contre des autorités établies. 
On a vu que dans l'imagerie l'ordre était nécessairement corrompu car basé sur la puissance et s'exposant donc au renversement par cette dernière. La culture de la puissance détruirait la puissance dans un cercle vicieux qui n'est jamais mieux rendu que dans la dénonciation des injustices de l'ordre... c'était la première partie. 

Toutefois, la force révolutionnaire possède quelque chose d'inhérent et de très satisfaisant pour l'image : elle produit un nouvel ordre qui va remplacer le précédent, remplacer ses paradigmes et ses sens communs par la violence. "La révolution n'est pas un dîner mondain, c'est un acte de violence" selon la célèbre citation de Mao et l'image y trouve son compte.  


Bane détruisant l'idole du monde conservateur dans Batman: The Dark Knight Rises (Nolan, 2012)

L'exécution de Louis XVI du 21 janvier 1793 (gravure allemande de 1793)





























La Révolution française est certainement un moment historique traversé par de nombreuses forces, tendances et balancements mais encore plus certainement marquée par un point de non-retour. L'exécution du représentant légitime de Dieu sur Terre est ce point historique critique où tout devient possible, où le sens commun qui voulait que le roi soit au dessus du commun des mortels s'érode. Un tel bouleversement se traduit notamment par le fait que c'est par une courte majorité que le sort du roi sera fixé, beaucoup d'autres solutions étant proposées.  
Il y a de nombreuses motivations complexes derrière les votes en faveur de sa mort mais Robespierre s'exprima certainement de la manière la plus lucide et la plus éloquente : "Vous n’avez point une sentence à rendre pour ou contre un homme : mais une mesure de salut public à prendre, un acte de providence nationale à exercer [...] Louis doit mourir, parce qu’il faut que la patrie vive." L'enjeu est clairement symbolique, il faut détruire "l'idole" qu'était le monarque de droit divin pour "graver profondément dans les cœurs le mépris de la royauté, et de frapper de stupeur tous les partisans du roi". 

C'est dans la même mise en scène du point de non-retour que Nolan va placer son scénario en jouant habilement sur les symboles "matérialistes" de l'univers de Batman. En posant Bane comme un révolutionnaire, qui défait la propriété privée et brise l'idole pré-révolutionnaire des anciens dirigeants, il renvoie Batman à sa condition de nanti défenseur des possédants, détective privé de nuit qui ne daigne sortir le jour que pour accomplir son devoir de milliardaire philanthrope. 
L'opposition symbolique est aisément mise en place dans les soutiens que les deux héros reçoivent : marginaux et prisonniers pour Bane, militaires et policiers pour Batman. Aucune révolution n'est aussi simple, mais l'imagerie est bien plus puissante du reste et la subtilité dans l'introduction inédite d'un tel propos dans un film de super-héros repose bien sur la Révolution française imaginée, condensée dans son point de rupture. J'aurai d'ailleurs pu mettre en opposition les images du "tribunal révolutionnaire" de Bane et celui de la Terreur, le premier fantasmant sans complexe la loi de Prairial du second.


La rébellion nécessaire dans Equilibrium (Wimmer, 2002)
Dix ans avant de défendre les affreux bourgeois contre l'enfer marxiste de Bane, Christian Bale avait lui aussi la fièvre de la jeunesse révoltée. Dans un avenir totalitaire épouvantable où les forces de l'ordre sont vêtus de noirs et obéissent à un "guide" apparaissant sur un écran, la politique de l'Etat pour maintenir l'ordre est de réprimer les sentiments humains. Seul un déchaînement de puissance et de répression violente permet de mettre en place une telle ambition, un tel ordre discipliné, puisque le produit miracle "prozium" supposé anéantir les sentiments suscite quelques résistances. L'argument ultime de ceux qui maintiennent l'ordre est classiquement celui de tous conservateurs dans les dystopies (et pas seulement malheureusement) : il n'y a plus de guerre, plus de fanatisme, plus de haine, nous avons accompli l'union des êtres humains sous une même bannière. Au final, la seule façon d'éradiquer le malheur c'est encore d'éradiquer le bonheur. 
En partant d'un rouage essentiel du système, incarné par le personnage de Preston, le film parcourt la chute inéluctable de la dictature de la pensée et le retour à la liberté symbolisé par le renversement final des institutions par la foule en armes. Preston passera donc de génie (plus haut gradé et plus balaise de tous)
 indispensable au système à fossoyeur du système... tiens ça me rappelle quelque chose à propos de la classe ouvrière mais quoi ?! La promotion au rang d'humain sensible de Preston est symbolisée par cette image très forte où le héros pointe son arme vers l'autorité suprême avant de se frayer un chemin à coup de flingues jusqu'à l'homme qui se cache derrière les écrans de propagande. 

Tout le savoir et la technique qu'il a accumulé pour devenir une machine à établir la puissance du système va lui servir pour retourner l'ordre. Il aurait pu se contenter de profiter des avantages du système, de s'avancer vers une belle carrière dans un monde où sa force l'aurait préservé de toute inquiétude... mais son pouvoir est maudit. Dès lors qu'il est issu de l'ordre, façonné et instruit par lui, il est certes voué à détruire le créateur mais surtout à disparaître.


Le choix de Curtis dans Snowpiercer (Bong, 2013)
Cette imagerie du martyr d'un système est reprise dans ce génial film de science-fiction coréen. 
Dans un monde devenu inhabitable à cause d'une nouvelle ère glaciale déclenchée involontairement par les Hommes, le dernier abri de l'humanité est un immense train en mouvement perpétuel qui transforme la glace en eau. Le train est organisé selon un principe hiérarchique à l'image du système capitalistique : l'arrière du train est habité par les prolétaires, qui récupèrent les restes de l'avant, qui est la tête pensante et dirigeante faisant appliquer à tous un règlement prétendument salutaire. 

L'ordre qui se présente comme "naturel" est bien évidemment dévoilé dans ses horreurs à la fin du film, lorsque Curtis, le leader de la révolution de l'arrière contre l'avant, parvient à son but en trouvant Wilford le penseur de l'ordre. Au terme du chemin, lui aussi troublé par la violence contre les écrans de propagande, Wilford, l'homme derrière l'écran, fait une révélation troublante à Curtis. Ce dernier n'avait aucun souvenir du monde avant la vie dans le train et "ignorait" que l'avant et l'arrière sont liés par un destin commun et que c'est la "hiérarchie naturelle" qui organise la survie de la communauté humaine en séparant le travailleur du dirigeant. Il perd alors son "innocence", dont l'éloignement du pouvoir l'avait préservé, et bouleversé il "devient" comme tous les détenteurs d'une puissance : mis face à un choix. 

Curtis refuse l'éventualité de devenir le nouveau chef du train en "accomplissant son destin" et tranche son dilemme. Son choix, rendu possible par sa force révolutionnaire, est de mettre fin à l'inégalité en mettant fin à l'ordre. L'ordre fondé sur le pouvoir est nécessairement corrompu et il n'y aucune autre possibilité que de mettre fin non pas aux règles du jeu mais au jeu lui même. En crashant le train, il se fait martyr de la liberté et lance une nouvelle société humaine sous le signe de l'espérance et de la liberté, hors du train et prête à reconquérir la surface du globe.  


Le choix de Snake dans Escape from L.A. (Carpenter, 1996)
"Je vous avais dit qu'il valait mieux pour vous que je ne revienne pas". Le personnage de Snake Plissken créé par John Carpenter a le mérite d'être culte à plus d'un égard, il est surtout en ce qui nous concerne un anti-héros exemplaire et délirant. 
Réalisateur marginal et indépendant, Carpenter avait déjà émis sa critique personnelle du Reaganisme sécuritaire naissant dans son Escape from N.Y. de 1981, à l'occasion duquel il invente le personnage de Snake Plissken merveilleusement interprété par Kurt Russell. Le réalisateur récidive et va beaucoup plus loin dans Escape from L.A. qui n'expose plus seulement les dérives de la politique sécuritaire, visant à transformer une zone de non-droit en prison géante, mais également la politique liberticide des conservateurs. En effet, les Etats-Unis sont devenus un espace répressif et militarisé "sans tabac, sans alcool, sans libertinage sexuel et sans viande rouge", une cause toute trouvée pour le libertaire déclaré Kurt Russell. 

L'ancien héros de l'armée US est devenu un criminel marginal, Snake est un homme violent qui en fait l'incarnation du "mal nécessaire" évoqué en première partie : formé par le système il en déjà l'opposant utilisé par les autorités pour accomplir certaines besognes nécessitant un certain savoir-faire. 
Dans l'histoire de Los Angeles, il est question de récupérer l'arme ultime, la puissance concentrée permettant l'extinction de la planète, qui se trouve en les mains du révolutionnaire Cuervo Jones. Ce dernier est surtout le chef d'un gang violent qui règne par la terreur sur les ruines de la cité des anges en revendiquant sa liberté face à l'oppression des nouveaux Etats-Unis d'Amérique qui s'apprêtent eux-même à subir l'assaut des forces du Tiers-monde. 

En accomplissant à bien sa mission, Snake est une fois de plus trompé par ses employeurs mais le cobra est rusé et contrairement à l'épisode new-yorkais il compte utiliser la puissance qu'il possède. Plutôt que de remettre l'arme ultime au président, qui sauverait le pays de l'invasion à venir des forces tiers-mondiste, il ramène l'humanité au Moyen-âge en utilisant l'arme sur l'ensemble de la planète. Face à la barbarie liberticide de l'ordre moderne, la puissance n'a plus qu'une seule utilité aux yeux du héros solitaire : refuser les règles du jeu et la marche prévisible du conservatisme ("plus les choses changent et plus elles restent les mêmes") en mettant simplement fin au jeu


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La mise en image de la force révolutionnaire est bien le pendant parfait de la mise en image de l'ordre. A la corruption s'oppose la purge vitale à la survie de la communauté humaine et de son amour intrinsèque pour la liberté. 
L'anarchisme de ces producteurs d'images est donc double : d'abord en présentant l'ordre comme nécessairement corrompu par le pouvoir, ensuite en n'imaginant qu'une seule alternative possible à cet ordre : la destruction pure et simple de l'ordre pour refonder la liberté originelle de l'Homme. 

L'ordre et la révolution sont des processus historiques, sociaux et politiques nettement plus complexes qui reposent sur des croyances et perceptions du monde social produites puis digérées par nous autres, agents du monde social. 
Pourtant, la puissance évocatrice des images de la culture populaire est à la fois frappante et contraignante pour nos esprits, aussi créatifs soient-ils : que l'ordre soit corrompu (FMA ; Copland ; Escape from L.A.), subtil (X-Files ; Death Note ; Watchmen) ou même juste (Star Wars) ne change pas qu'il sera toujours abattu par son plus fidèle rouage à savoir un héros, désigné "anti-héros" dans ces genres du fait de son rôle, que celui-ci soit torturé (Anakin Skywalker ; L'alchimiste d'Etat Edward Elric ; Fox Mulder), hésitant (Curtis ; shérif Freddy ; Ecclésiaste John Preston) ou malfaisant (Snake Plissken ; Yagami Raito aka Kira ; Le Comédien).

Autant de figures allégoriques et artistiques qui prouvent que nous redoublons d'ingéniosité quand il s'agit de nous conforter dans les rêves et contes que nous nous racontons en variant les plaisirs de l'illusion.

Thomas_R

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