Samurai_style

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dimanche 6 avril 2014

L'antinomie intangible de la paire de flics

On peut trouver vraiment toutes sortes de "buddy-cop", le principe reste toujours le même et toujours plus ou moins jouissif. Pour l'introduire sous forme de question : êtes-vous déjà tombé sur un film avec deux flics qui se ressemblent en tout point ? L'alliance improbable entre deux bons flics ou à l'inverse entre deux "dirty cops" ? Impossible. 

Derrière l'idée de la paire de flics c'est évidemment, et qui le remettrai en cause, l'idée de la complémentarité. Mais on pourrait se complémenter sans forcément s'opposer non ? Au final peu importe qu'ils soient flics ou non, ils peuvent être justiciers, truands, escrocs, super-héros etc. mais doivent s'attaquer à un ennemi commun, là pas de doute ce sera un méchant qui met tout le monde d'accord en mode badass tueur de dauphins. Le point n'est pas ici  de savoir ce qui a fait s'unir le "dernier samaritain" Bruce Willis avec le tocard au grand cœur Damon Wayans dans le film (que je vous recommande vivement d'ailleurs, en l’occurrence pas de flics). Le plus intéressant c'est bien de voir, de retrouver dans les images la mise en profil de l'antinomie. 


Les deux flics ne vont pas seulement se complémenter après de nombreux exploits et apprentissages sociaux qui leur permet de dépasser leurs différences, ils restent fondamentalement opposés, antinomiques. 

Parmi les plus célèbres il y a 3 types de différences, qui peuvent de préférence se recouper :


Rush Hour 2 (Ratner, 2001)
Figure classique pour démarrer qui saute aux yeux : une opposition "raciale" (avec la blague du film "touche pas à la radio d'un black/chinois") et de style. Le Chinois zen qui pratique les arts martiaux, reste calme et respectueux en toute circonstances associé au flic californien black grande gueule, qui se la raconte et qui fera toujours tout pour se faire remarquer. Du classique, du moins dans le divertissement des années 2000.


L'Arme fatale (Donner, 1987)
Là on est chez les précurseurs, les papas. Malgré le symbole évident, notamment dans le deuxième volet où les grands méchants sont les pro-apartheid du gouvernement d'Afrique du Sud, le film ne met pas l'accent sur l'opposition "raciale" des deux héros. Le style, la technique et l'expérience sont les enjeux de l'opposition entre le jeune loup prêt à tout et le bon père de famille prêt-à-la-retraite-qui-se-barre-jamais. Le jeune veuf suicidaire traumatisé par la guerre doit composer avec son partenaire pantouflard mais coriace figure du père qui maintient l'ordre moral (surtout avec son canon de fille). 


Tango et Cash (Konchalovsky, 1989)
Dans un "buddy-cop" on atteint la pauvreté antinomique pour créer un terme barbare. Le duo repose sur l'unique opposition de style entre le classieux Stallone et le clodo Russell. Les deux ont la même expérience, sont tous les expéditifs et incorruptibles mais yen a un qui porte des costards avec des lunettes et l'autre qui se trimballe en t-shirt avec une veste en ruine à la Martin Riggs.

Il existe une belle collection de poncifs, clichés et listes de films "buddy-cop" basés sur ces trois oppositions. En gros, l'antinomie n'est clairement pas à discuter en soi mais les trois images qui suivent me fascine car elles mettent en scène un moment particulier de la "rencontre émotionnelle" entre deux héros. 
Dans les trois films précédents cette scène est presque absente, registre d'action oblige, car après tout on est pas des fiottes et on est pas censé communiquer avec des mots mais avec des actes comme tous les hommes.

Sur le net on peut trouver un grand nombre de listes de films, d'analyse du genre buddy-cop mais aucun ne s'appuie sur l'image, sur la représentation qui est amenée à travers un moment singulier presque propre au genre. 
La "scène du bar" si elle met en lumière l'antinomie dans des photographies parfaitement étudiées, et du coup étrangement ressemblantes, est surtout le point de non-retour relationnel de la relation entre les deux flics où quelque chose se passe dans leurs cœurs. Ultime confrontation, car seul point "posé" du film où les personnages prennent le temps de se confronter dans une scène "réaliste", des points de vue ou parfois juste révélateur des lignes de rupture entre deux personnalités cette scène est à mon sens une pure reproductrice d'inconscient. Il ne s'agit pas simplement d'un "schéma" du film policier mais bien d'une puissante représentation de l'antinomie au cœur de la relation sociale sublimée dans la paire de flics qui doit s'unir malgré les désaccords pour défendre leurs valeurs.  


Seven (Fincher, 1995)

Point culminant de l'opposition entre les valeurs du jeune Mills et du vieux Somerset, cette scène de Seven est clairement la plus fine du film. L'opposition latente du film est mise en sourdine au nom du bon déroulement de l'enquête ou simplement par l'impératif hiérarchique qui prévaut en défaveur du jeune loup,  mais dans le bar le rapport de force change. Le vieux Somerset a le regard bienveillant, il se reconnaît dans l'idéalisme du jeune Mills et par la force de l'expérience se doit de le mettre en garde, il est attentiste, confiant bref il sait à quoi s'attendre. Le jeune inspecteur va ici pour la première fois défendre son point de vue, rejeter le pessimisme du futur retraité et tenir tête sur le plan des idées (et non pas des méthodes d'enquête comme auparavant) à l'inspecteur-philosophe avec lequel il ne pourra pas être d'accord. Son visage est marqué de blessure, il porte son cuir, il est dans l'action, subit tandis que le vieil inspecteur en costume intact fait la leçon. Un bel exemple de la représentation de l'"égalitarisme de comptoir", pas dans la dénégation mais dans l'idée qu'il n'y a qu'entre hommes libérés des contraintes institutionnelles qu'on peut discuter les affres du cœur.    


Le Corrupteur (Foley, 1999)
Une photographie nettement plus difficile, la scène dure d'ailleurs nettement moins longtemps et aucun dialogue ne s'installe entre les deux héros. Le bar est encore l'occasion pour "égaliser" les conditions entre le jeune loup qui s'allume une cigarette et le vétéran fatigué avec ce verre qu'il a sûrement commandé plus souvent qu'il n'a travaillé avec une recrue. Le moment est crucial dans le film, scène courte où domine le silence, c'est la prise de conscience pour le jeune loup Wallace qu'il existe une faille dans le parcours brillant de l'exemplaire inspecteur Chen. Passage de révélation consciente et inconsciente, le bar est le moment où chacun des deux changera sa vision de l'autre. Le film est basé sur l'observation permanente de ce modèle infaillible de l'inspecteur infiltré au sein de la triade, flic modèle, le passage au bar aura néanmoins été nécessaire à la jeune recrue observante pour entrevoir la nature de celui qui est exposé, l'exemple. Guère de point culminant ici, pas de débat, de discussions, juste le ressenti, la compréhension intime, la confidence cachée. Le passage au bar s'il ne met pas toujours en avant l'antinomie par l'opposition, est ce dévoilement de l'humain qui se cache derrière chaque modèle, une fois de plus libéré des contraintes "ordinaires".  


True Detective (saison 1, 2014)
Enfin, en bout de course du contemporain je peux difficilement trouver mieux. La scène du bar la plus récente est celle qui rassemble le dévasté Hart et le dur à cuire Cohle. Le génie de cette série est multiple mais restons focalisé sur la quête de l'antinomie. La scène voit les hommes sur une situation d'égalité visuelle bien plus forte qu'auparavant, tous les deux fument, boivent, sont en chemise etc. Pourtant, c'est clairement Cohle qui domine, déterminé c'est lui qui fait peser son regard sur son alter ego perdu dans la douleur. Les pleurs et le désespoir ne suffiront pas à attendrir le vétéran qui garde une austérité impeccable. 
La malédiction de la "scène du bar" est en place : en voulant se démarquer du cliché de la "confidence de comptoir", de l'égalité retrouvée dans le "moment entre hommes", le visuel garde la même identité que ses prédécesseurs en faisant vibrer avant tout la force de l'antinomie. L'opposition de style, de tempérament, de méthode garde le profilage visuel lors d'une "confrontation" au bar dans laquelle Cohle s'affirme clairement comme le personnage dominant du duo, prenant les initiatives, retenant les attentions, coupant le souffle du spectateur. Un héros torturé, dur, exemplaire dans ses résultats, finalement peu différent de l'inspecteur Chen.


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Si le "buddy-cop" est un schéma classique, la "scène du bar" est plus profonde et moins constante en ce qu'elle se sert d'un rite social pour jouer avec les codes d'un genre. Le rite de l'égalisation des conditions autour du bar, propice au dévoilement, aux révélations ou à la confrontation, varie selon les enjeux, les personnages, les tempéraments, les rôles, les ambiances. Pourtant, le décor est en place et contribue à notre mémoire visuelle, ces moments précis du film de flics où la réconciliation des passions se joue à travers l'accentuation de l'antinomie. La "scène du bar" rappelle que c'est finalement toujours en opposition à l'autre que l'on définit son identité, ses buts, ses valeurs d'une manière conciliante ou non.

Thomas_R

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