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vendredi 27 janvier 2017

Les conservateurs et leurs murs : qui est Donald Trump ?

"Dans les années 1980 et 1990, la guerre de l'administration américaine contre le crime est parfois le prétexte d'une escalade de la violence publique à l'encontre des minorités défavorisées. On réduit les aides sociales, mais on finance des commandos paramilitaires qui terrorisent les quartiers pauvres.
[...] Le vrai danger que constituait l'exclusion sociale des minorités a d'abord été travesti en ennemi public fantasmatique, le 'Crime', pour alimenter un délire guerrier collectif qui excuse tous les excès jusqu'à l'assassinat des innocents."
Une bonne et donc effrayante description de la "guerre incivile" version ultra-libéralisme... par Jacques Généreux, économiste de la France insoumise, en... 2006 dans son magnifique ouvrage La Dissociété. Puisque la campagne présidentielle française a commencé, ça fait pas de mal si je commence par une citation de bonne augure. Et oui déjà dix ans que la critique ouverte et lucide de notre société entoure le candidat JLM. Fin de l'introduction partisane.

Alors on y est, depuis le 20 janvier 2017 du moins, autant passer tout de suite les réjouissances d'usage : oui, les ventes du roman 1984 de George Orwell ont explosé ! Un tel sursaut de civisme, de cynisme et de bon goût d'un seul coup c'est suffisamment rare pour être relevé et retenu. Mais bon, Donald Trump est-il (ou sera-t-il) vraiment Big Brother ? Peut-on vraiment se fier à cet enigmatique Emmanuel Goldstein pour nous décrire un monde strictement découpé en parties séparées qui se livreraient une guerre perpétuelle ? C'est là toute la question des vérités alternatives, je vous renvoie vers votre presse préférée qui fera sûrement un article sur le sujet. 

Dans notre imaginaire visuel, il faut bien avouer que l'œuvre préliminaire du Président Trump n'est pas tout à fait originale. Bon un gros mur c'est certainement pas original, mais il faut bien trouver une cohérence conservatrice à cet amour de la barrière verticale. On dressera un panorama non exhaustif des images renvoyant aux idées de M. Trump et évidemment je ne prends pas le temps ni la peine de faire la critique sérieuse ici des premiers décrets signés par le président américain. 

A vous de jouer à un jeu de références, trouver les vôtres ou réfuter les miennes, un jeu qui selon sa proximité avec le réel vous étonnera ou vous affolera... Mais quand même je vous rassure, il n'y aura pas de jeu avec Viktor Orban et Benyamin Netanyahou. 

Le jeu s'appelle : "qui est Donald Trump ?"
Sans se rassurer, ni se conforter dans notre drama sorti des limbes les plus abyssales de notre imaginaire dystopique, il faut bien dire que 2017 ressemble d'avance à un mauvais scénario catastrophe peuplé d'acteurs mal intentionnés et sans direction artistique pour couronner le tout...

(La liste ne suit pas un ordre de préférence/importance)

1°) Donald Trump est (un gestionnaire cynique) POTUS dans Escape From New York (1981) de John Carpenter


Deux choses amusantes d'entrée... 
De un, le film était un puissant manifeste politique de Carpenter contre l'Amérique à venir de Ronald Reagan, tout juste élu. Une vision cinématographique d'un délire conservateur sécuritaire poussé à l'extrême... Oui ça rappelle bien Donald Trump d'autant plus que les deux acteurs/présidents ont souvent été comparés dans les médias. 
De deux, le président n'a pas de nom dans le film mais l'acteur se prénomme Donald Pleasence. Donald ! C'est drôle ! Nan... ok.

Dans ce cas précis, le mur est un rempart contre la violence qui s'est accélérée aux États-Unis. Hé oui ! Population carcérale en hausse constante implique un flicage en hausse constante ! Alors autant transformer Manhattan en prison géante avec un mur géant tout autour. 



Il n'avait pas échappé à Carpenter que le projet sécuritaire des conservateurs impliquait nécessairement un certain usage de l'enfermement et de la répression. Du coup il dégomme le symbole lourd dès l'ouverture du film : les postes de garde situés au pied de la statue de la Liberté. Trop de puissance John.



2°) Donald Trump est (un autocrate en puissance) l'empereur chinois dans The Great Wall (2016) de Zhang Yimou


Bon même si je refuse toujours de voir le film pour deux raisons :
- Matt Damon

- C'est un foutu film sur la muraille de Chine pour arrêter des démons

Il faut quand même dire que le timing du film est dans le cadre de l'élection américaine, ça tombe bien c'est la première vraie production sino-américaine à destination d'un public "occidental" ! Ca doit être pour ça que Matt Damon se bat sur la muraille de Chine... Bref, sans commentaires filmiques supplémentaires. 


En revanche, cette muraille bâtie sur plusieurs siècles, donc forcément œuvre de plusieurs bâtisseurs,  est née d'une idée claire : il faut délimiter l'Empire. Un peu comme le limès romain, une fois la taille maximale atteinte, toutes les conquêtes possibles et envisageables accomplies, il faut défendre l'intérieur du territoire. Le mur est ici une simple barrière qui sépare physiquement la civilisation du barbarisme.
Et franchement, si les Chinois de l'époque ont pu être racistes à l'égard des Mongols, on peut bien réussir à faire avouer à Donald Trump qu'il aime pas trop les Mexicains, non ? En tous cas, dans l'histoire chinoise, muraille ou pas, c'est bien les Mongols qui ont fini par gagner et même s'imposer avec une dynastie toutefois courte et "sinisée" (Yuan 1279-1368). A quand un président américain d'origine mexicaine ? En 2020 bien sûr !

3°) Donald Trump est (un brave incompétent) le roi Théoden dans Le Seigneur des Anneaux : Les Deux Tours (2002) de Peter Jackson

Vous vous rappelez quand la communauté de l'anneau arrive enfin à sortir du territoire des gobelins... Quel périple, quel aventure et que va-t-il bien pouvoir leur arriver de plus ? Faire face à un roi dément contrôlé par le conseiller en communication le plus subtil de la Terre du Milieu. Bon ok il est ensorcelé alors il prends des décisions pourries... C'est normal ! 


Mais alors pourquoi, une fois guéri, au lieu de rallier ses forces au Gondor ou essayer de rallier l'armée de Eoden, il décide tout souverainement d'enfermer son peuple derrière une muraille pour faire face à l'invasion Uruk-hai ?
Le gouffre de Helm n'est pas simplement l'une des batailles les plus épiques de la saga, c'est l'acte par lequel la défense de la nation, car bien qu'humain le peuple du Rohan ne se confond pas avec le Gondor, passe par un combat acharné et surtout en sous-nombre. La forteresse, œuvre des mains de l'Homme, vient rappeler que même dans les temps difficiles, si l'on reste ensemble derrière un gros mur on aura plus de chance de passer l'épreuve du temps !




4°) Donald Trump est (un vieux raciste retors) Sir Alliser Thorne dans la série Game of Thrones (2011-) de David Benioff et D. B. Weiss

 

Le bon vieux salopard qui toise notre héros ténébreux a été de tous les combats, c'est un vétéran, son expérience inestimable n'a pourtant d'égale que son racisme envers les "sauvageons"... peuplade humaine située derrière le Mur. 
Au temps des Premiers Hommes, c'est bien malgré eux et leur invasion du continent de Westeros en massacrant allègrement les Enfants de la Forêt et leurs divinités, que les ancêtres humains de GoT doivent faire face à la Longue Nuit. Une période de cataclysme où la Mort elle-même descend sur eux, quel fut alors le seul moyen de sauver à la fois le royaume naissant et l'existence même des Hommes : un gros mur en glace ! Bon alors ok le Mur est peut-être magique, peut-être construit par un Stark ou en fait on n'en sait rien vu que les évènements remontent à plus de 8000 avant l'histoire des livres et de la série. 



Mais dans le temps présent, c'est donc l'enfoiré de service qu'on aime tous détester, Alliser Thorne, qui a le plus d'autorité après le décès du Commandant de la Garde de Nuit. Or, que veut Alliser Thorne ? Protéger le Mur car c'est son devoir sacré de frère de la Garde, contre qui ? contre tous les trucs derrière le Mur sans distinctions. Ici, le Mur est une barrière politique, qui distingue le royaume humain de la terra incognita, mais aussi un rempart identitaire pour définir le "Nord"... 

Que se passe-t-il quand Jon Snow ouvre le Mur aux réfugiés climatiques de GoT ? Sans vous spoiler, je peux vous dire que Sir Alliser "Donald Trump" Thorne ne perds pas la bataille de la démagogie. Le Mur pose de manière crédible le problème des déplacements humains : sauvageons et Mexicains même combat ? Une fable qui nous rappelle que même confronté à ce qui fait précisément notre humanité, il est toujours possible d'agir comme un monstre. 



5°) Donald Trump est (le paternalisme de tous les conservatismes) l'infirmière en chef Mildred Ratched dans Vol Au Dessus D'un Nid de Coucou (1975) de Milos Forman


Certes il n'y a pas d'entité proprement étatique dans ce film. Pourtant il y a beaucoup de politique. L'idée ici n'est pas de vous faire la leçon sur le contrôle politique des corps, la définition du sain d'esprit et donc de la Vérité en dernier ressort etc. Je vous laisse à vos lectures de Michel Foucault et au spectacle du film L'Armée Des Douze Singes (1995) de Terry Gilliam. 

Quand un petit criminel se met à jouer les dingues pour éviter la prison, peut-il le regretter ? D'abord confronté à un phénomène de détente, c'est bien l'enfermement qui vient lui rappeler son triste choix... La liberté est plus proche dans l'asile que dans aucune autre prison qu'il a pu fréquenter mais il aura suffit de quelques écarts à la norme, à ce qu'on attendait de lui, pour que cette liberté lui soit à jamais retirée. 
En essayant de montrer à ses co-détenus qu'il suffirait de percer le mur pour s'en sortir, il montre la voie à la quête de la liberté la plus simple et en même temps au constat le plus incroyable du film : personne ne veut vraiment sortir même s'il en a potentiellement le droit. 


C'est que ce mur n'est pas un simple mur qui protège du danger. C'est celui de la norme, celui des attentes bienveillantes et du doux confort de la prise en charge autoritaire paternaliste. Pourquoi aller se ridiculiser devant des filles dehors quand on peut juste être gentil avec l'infirmière en chef Ratched quand elle anime une discussion ? En fait l'infirmière sait pourquoi vous êtes là, elle sait pourquoi vous voulez sa protection et elle sait aussi que ceux qui ont payé le mur sont ceux qui sont du bon côté du mur... Je crois que ma parabole est complète même sans immigrés ou sans frontières d'États. 



6°) Donald Trump est (un amuseur qui se prend au sérieux) Christof dans The Truman Show (1998) de Peter Weir

Oui alors c'est facile, Christof est animateur de télé-réalité, exactement comme Donald Trump dans The Apprentice (2004) ! Christof veut créer le divertissement ultime, il veut que la vie elle-même devienne son objet et son sujet de mise en scène, il veut que Truman se comporte dans ce qu'il a et se conforte avec ce qu'il a. Et comment faire pour lutter contre la plus simple aspiration au voyage lorsque l'on enferme son divertissement dans un studio géant ? On crée la peur. Truman a une peur panique de l'eau, peur conçue et implantée dans son inconscient dès que cela fut possible. 


A quoi sert le mur dans cette histoire ?


Ce mur où se voit dessiné un ciel et un horizon infini... Pour Christof, c'est le mur du confort, de la paix, de la sérénité et la limite ultime infranchissable pour maintenir l'illusion en vie. Son show comme son personnage, bien sûr en paradoxe de sa prétention à l'ultra-réalisme, ne sont que des illusions, des mensonges. Une vie tissée sur des mensonges et de la manipulation afin de proposer comme horizon ultime le mur. Durant l'histoire, le staff essaie continuellement de dissuader Truman  d'aller voyager, à quoi bon voir autre chose finalement ? Tu as déjà tout ce qu'il te faut ! Un monde parfait, où tout le monde sourit et où ton boulot t'es accordé par la grâce d'un producteur, même sans en avoir conscience, c'est un monde qui a terriblement besoin de murs.

7°) Donald Trump est (une puissance trop dangereuse pour être négligée) les Israéliens dans World War Z (2013) de Marc Forster


C'est la version la plus simple et la plus directe. Comment faire pour stopper une vague mondiale de zombies : un gros mur ! Un peu sur le même thème que GoT mais avec le choix d'Israël on est sûr d'atteindre un gros niveau de débat pour pas cher. 
Je m'étale pas, c'est relativement simple : intérieur vs extérieur ; humanité vs maladie ; richesse vs pauvreté ; problème d'immigrations etc. Le mur est ici tout droit sorti du décret signé par le président Trump : un outil pour garantir la sécurité du peuple, qui va filtrer les éléments nuisibles venus de l'extérieur afin de protéger une communauté renfermée sur elle-même et donc plus "cohérente". Le mur dans tout son bétonnage et toute son (in)humanité. 




Bon alors vous avez trouvé le point commun ? A chaque fois, le mur est vaincu.

Ce n'est pas un top, c'est juste un exercice de style.
Thomas_R

mardi 24 novembre 2015

Lou Bloom et l'industrie du storytelling dans le post-11/13

Introduction : de la prudence face aux constructions médiatiques

De manière surprenante, la transformation des médias et du travail journalistique depuis dix ans ne fait l'objet d'aucune prise de conscience radicale et donc d'aucun débat, je parle de vrais débats citoyens ayant pour but la critique positive de ce pilier vacillant de la république. Il y a déjà deux réponses à cette faillite, l'une relevant de la perspective individuelle et l'autre d'un effet de structure relativement puissant.

D'abord, le "spectateur" de l'information est avant tout face à une réalisation artistique (ou plus sobrement artificielle), les journalistes étant désormais les "professionnels de l'information" adoubés dans l'ombre, c'est à dire reconnu légitime sans cérémonie de reconnaissance, chargés de l'éducation douce du peuple et de la définition du beau (le "vrai" dans le travail journalistique). 
Ensuite, on doit à Serge Halimi, dans Les nouveaux chiens de garde (et le documentaire filmique associé, qu'il faut sans cesse recommander), l'observation attentive du culte médiatique de l'entre-soi, de la sincère conviction de la part des journalistes que l'objectivité et le pluralisme des médias sont établis indiscutablement. Aucun problème, donc, à voir et entendre les mêmes rédacteurs en chef ou simplement éditorialistes de chaînes en chaînes comme si le zapping, "garantie" pour le citoyen du pluralisme et donc de la "liberté", était devenu optionnel comme peuvent l'être les assemblages électroniques parfaitement aux normes de votre voiture Volkswagen. 

On le voit par l'usage forcené des guillemets, les journalistes, parfois malgré eux, opèrent un travail de manipulation du discours et du langage, obligeant à reprendre des concepts avec une tenue de protection anti-radiation. Difficile désormais, pour les citoyens, de :

--> Penser au concept du débat sans imaginer un plateau où des intervenants se contredisent dans une amplitude maximale d'une heure.

--> Réfléchir sur les conséquences d'une élection sans faire appel aux sondages.

--> Penser la "crise sociale" sans devoir la lier ou la délier de la question de l'immigration.

--> Comprendre la "mondialisation" sans comprendre les "nécessaires" réformes et ajustements qu'elle forcerait dans nos pays.

Bref, de concevoir la réalité du monde autrement que dans le cadre imposé de la pensée dominante. Comment ? Rapidement :

  • La pensée est à la télévision ce que la conscience est à un poisson rouge, une fulgurance trop courte pour être salvatrice. Le format des débats, qui s'est largement imposé, est absolument contre l'intérêt démocratique et à rebours de la logique rationnelle.
    En premier lieu, il donne la parole à des porte-paroles (et non des intervenants, citoyens actifs, libres) qui sont présents pour pouvoir exprimer les intérêts d'un groupe (dominant ou dominé, avec une certaine préférence pour la première catégorie dont le langage correspond mieux aux codes et attentes des journalistes). Des portes-paroles opposés, afin de garantir la "pleine visibilité de l'ensemble des opinions", déjà artificielles puisque conçues par les sondages, pour lesquels l'intérêt général devient un mot vide de sens.
    En second lieu, le spectacle du "match", comme sont souvent présentés officiellement les débats télévisés, est construit pour empêcher le développement de la pensée. Ne favorisant que les formules courtes, pour "faciliter la compréhension des téléspectateurs", ou bien l'appel au consensus, dans la mesure où les thèmes retenus pour les débats se forment généralement sur une interrogation allant du type "peut-on se retrouver sur..." jusqu'au fatidique "y a-t-il trop/pas assez de...".
  • Les sondages sont des outils qui faussent l'état de l'opinion par l'intervention de trois biais sociologiques (voir liens en bas de page pour plus de lecture). De plus, ils contribuent à virtualiser le peuple et ses représentants dans une vaste opération de communication, ne profitant ainsi qu'à ceux qui ont les moyens, les intérêts et/ou même l'envie de participer à une telle fanfaronnade. 


  • La "crise sociale" est la problématique première de la sociologie, dès ses origines en France au XIXème, tandis que l'immigration n'est arrivé sur la scène politique comme problème de politique publique qu'à partir des années 1970, avec l'irruption d'un courant nationaliste français que nous n'aurons pas besoin de nommer. Faire le rapprochement entre les deux, d'une part empêche de penser les causes et symptômes de la crise (par exemple, pour le chômage, la compression des "coûts salariaux" dans la compétitivité-prix des grandes entreprises actionnariales), et d'autre part focalise l'attention générale sur des populations minoritaires et souvent marginalisés à partir d'un complexe de supériorité s'accommodant parfaitement de l'idéal des Lumières. 


  • Le phénomène de mondialisation n'est pas un enfant du XXème siècle, ses conséquences financières et économiques ne relèvent pas de l'intervention divine ou même d'une action "naturelle" des évènements. Il est même curieux de constater que les réformes imposées au nom de la compétitivité aillent souvent dans le même sens en terme de réduction des libertés collectives supplantées par de "nouvelles" libertés individuelles... comme celle de discuter "librement" avec son employeur plutôt que de subir la lourdeur des protections sociales de la convention collective. Pas besoin d'expliquer plus longuement pourquoi il est impossible d'envisager un plateau de JT où la mondialisation se comprendrait autrement que par l'inévitable extension du marché et de ses prétendues lois de fonctionnement, déjà en grande partie réfutées par les économistes lors des Trente Glorieuses. 
**

Le constat est sombre, le grand marché de l'information devient de plus en plus grossièrement le marché secondaire de l'éducation populaire. Son uniformisation, à l'échelle mondiale, est un tournant pour l'histoire de la communication, en même temps que le cercueil de velours pour toute hétérodoxie. Les scoops, les reprises des dépêches AFP, les interviews de personnes critiques aux moments critiques, la météo, la bourse, les révolutions, la "minute geek" et j'en passe. Comment alors proposer une critique large de la structure médiatique, dans la lignée de Pierre Bourdieu, tant l'évidence s'est décuplée et la structure intériorisée. Au moment des premières réflexions sur la télévision, et son impact sur les autres champs journalistiques, le phénomène est assez neuf et les réflexions anti-libérales passent déjà pour de l'intransigeance intellectuelle (intellectualiste ?) à l'égard d'un média "populaire", qui au moins permet "à tout le monde" d'être informé au minimum...

Al Jazeera (Qatar) 
CCTV News (Chine)
NHK (Japon)










Petit Rupert de la doxa - "BFMTV"

TVP Info (Pologne)
"Première chaîne d'information de France", haute représentante, peut-être symbole, de "l'information en continu", reprend un concept né dans les années 1990 aux États-Unis avec l'avènement de Fox News (1996), les conservateurs cherchant alors un relais médiatique contre la campagne de Clinton. Certes, LCI existait dès 1994, TF1 était privatisé depuis 1987, mais au format payant sur satellite. D'abord amené à bousculer le style journalistique, par l'immersion du "direct" à tout moment de la journée, l'information en continue est devenu une norme indépassable sur laquelle se sont alignés les grands médias de presse et d'informations. Une tendance aujourd'hui confirmée à "l'infotainment", hybridation immonde entre le divertissement et l'information. Rupert Murdoch, fondateur de Fox News, n'annonçait-il pas dans une fameuse citation non référencée : "We are in the entertainment business" ?
RBC TV (Russie)
TRT Haber (Turquie)
Globo News (Brésil)











Il m'a semblé qu'en cet optimisme rayonnant de 2014, le film de Dan Gilroy, Nightcrawler (Nightcall pour la vf), saisissait avec une lucidité incroyable les travers à venir et les maux insidieux, quotidiens qui rongent notre humanité.

Jake Gyllenhaal incarne Lou Bloom, un marginal et un sociopathe, avec quelques penchants pour la mythomanie et la kleptomanie, qui réussit à récupérer un boulot dans une chaîne d'informations en continue de Los Angeles. On y voit l'ascension de sa carrière, ses méthodes, ses valeurs et l'accueil qu'il reçoit au sein de l'usine à fabriquer des faits divers. Répétition de crédos libéraux, de responsabilité individuelle, producteurs cyniques, présentateurs fades et déconnectés, concurrence dégueulasse... et au milieu le sourire tordu du protagoniste, semblant saisir autant la virtualité du réel (montage à l'écran, qui le fascine) que la réalité du virtuel (prise d'images, dont il fait sa vocation).

Principalement en déconstruisant l'habileté des images et la finesse de la mise en scène, on arrive à distinguer trois axes de réflexion abordés dans le film portant sur la dynamique de l'information en continue.

1) La perversion des valeurs, répétées fondatrices de la "civilisation occidentale" (les guillemets sont là pour polir la vulgarité du terme), de fraternité, de liberté, d'amour, de paix et d'émancipation. Cette négation ou perversion selon les cas se traduit par l'invisibilité concrète de ces valeurs à la télévision et désormais dans la presse généraliste. Violence, meurtres de masse, chômage, insécurité, incendies, accidents etc. La réalité est si triste et si simple, seuls les rêveurs idéalistes bobos juifs francs-maçons de gauche (rayez la mention au choix) pourraient dire l'inverse.


2) Le voyeurisme, à l'œuvre dans une double pénétration. Premièrement, celle de la vie privée, autrement nommée dans le cercle la "people-isation", censée rapprocher les classes populaires des oligarques. Elle s'applique désormais aux politiques, chanteurs, journalistes, sportifs et intellectuels médiatiques. Deuxièmement, celle des interviews où les journalistes s'auto-promeuvent interrogateurs en chef du régime du mensonge, tentant de déceler, particulièrement chez les politiques, le mensonge, le faux-pas, le remord ou la cachotterie quand ce n'est pas l'opportunisme ingrat que tentent de dévoiler les agents de la néo-novlangue. Orwell ne s'y trompait pas en nommant les offices de propagande par le terme de Ministère de la Vérité.


3) La mise en scène, ou le JT comme artifice permanent décrivant la permanence. A l'image du slogan de la chaîne I-Télé, "l'information ne s'arrête jamais", c'est une course contre le temps long qui est engagé afin que l'instantanéité puisse, sur le modèle des réseaux sociaux, avoir sa place comme critère de vérité.
L'organisation de l'information en continue relève du spectacle constant, de l'apparition d'acteurs, de retournements de situation, de monologues, de montages, d'effets sons et lumières, de narration et même d'un souffle moraliste. Ce travail profondément humain, des petites mains jusqu'au sourire hypocrite du présentateur, devrait ainsi être reconnu pour ce qu'il est : une nouvelle forme d'art où prédomine le choc émotionnel.



**

Conclusion : storytelling de guerre et tellingstories de l'émotion

Voyons une remarque de Michel Wieviorka, sociologue spécialiste de la violence, dans un livre hors d'actualité, puisque datant de 1988, Sociétés et terrorisme :

"Ces remarques nous invitent à considérer les media non pas tant sous l'angle de la production du terrorisme, dont ils ne sont à notre avis guère responsables, que sous celui de la production des représentations liées au terrorisme. [...]
Le rôle considérable de production des représentations va bien au-delà des seuls acteurs terroristes. Il concerne également les sociétés d'où ils proviennent, les régimes qui les aident, les religions ou les idéologies générales dont ils se réclament, ainsi que les différentes parties prenantes à l'action antiterroriste, le pouvoir politique, la justice, la police, les services spéciaux, etc."

Nous y voilà, une semaine complète de fracas médiatique, de "priorités au direct" et autres codes du langage de l'urgence supposés nous rassurer sur la capacité des médias à suivre et retransmettre l'actualité. L'ensemble ne fait que commencer, puisqu'avec le battage médiatique se construisent des récits et contre-récits supportés eux-mêmes par un arsenal de sondages, armes impitoyables de la paresse intellectuelle et instruments loyaux de la démocratie molle.

Le Figaro :

18/11/15 "Des aéroports passoires pour terroristes"
19/11/15 "Ces écolos qui refusent l'état d'urgence"
19/11/15 "Quand les salafistes font de l'entrisme à la RATP"
20/11/15 "Attentats de Paris: sur Facebook, les politiques ont dopé leur nombre de fans"
20/11/15 "Malgré la demande, la plupart des particuliers ne peuvent pas se procurer d'armes à feu"
21/11/15 "Marine Le Pen dénonce 'l'aveuglement idéologique' de François Hollande"
22/11/15 "Hollande gagne 7 points de popularité"
23/11/15 "A un mois de Noël, les Français désertent les magasins de centre-ville"
23/11/15 "Johnny Hallyday : 'Si je n'étais pas chanteur, j'irais combattre Daech'"
23/11/15 "Attentats de Paris: les ratés de la lutte antiterroriste"
23/11/15 "Le communautarisme façon Saint-Denis"

Le Monde :

17/11/15 "Attentats: un impact sans doute limité sur la croissance"
17/11/15 "Les musulmans espèrent ne pas faire l'objet d'amalgames"
17/11/15 "Les métamorphoses de François Hollande"
17/11/15 "A midi pile, la France s'est figée"
17/11/15 "Le Front national salue les 'bonnes inflexions' de François Hollande"
18/11/15 "La France aura, par son armée, à jouer un rôle majeur"
20/11/15 "Les héros improvisés du 13 novembre"
20/11/15 "Les entreprises ont un rôle à jouer dans la sécurité nationale"
21/11/15 "Comment les djihadistes parviennent à circuler librement en Europe"
21/11/15 "Avec le 13 novembre, la 'sale guerre' d'Algérie refait surface"
24/11/15 "L'inquiétude liée aux attentats renforce le FN"

Libération :

16/11/15 "Le vieux réflexe du repli sur soi plane sur l'Union européenne"
17/11/15 "L'État islamique, un ennemi insaisissable"
17/11/15 "L'ère de la guerre"
18/11/15 "Ces politiques qui depuis les attentats réutilisent le terme 'État islamique'"
18/11/15 "Hollande et les maires de France chantent la Marseillaise"
18/11/15 "Le non respect de l'unité nationale épinglé à gauche comme à droite"
18/11/15 "Femme kamikaze: une première en France, pas dans le monde"
18/11/15 "Les Français trouvent que Hollande a été à la hauteur et approuvent sa riposte"
19/11/15 "Après les attentats, les défenseurs des libertés inaudibles"
19/11/15 "Assaut à Saint-Denis: 'si tu lèves une main, je tire'"
19/11/15 "Une quatrième équipe 'pouvait passer à l'acte'"


Cet ensemble cossu est fait simultanément de méfiance malsaine, appels à la joie, interprétations de sondages et autres scénarios ambigus de sommations au bonheur. Il ne s'agit pas de remettre en cause le travail des journalistes pour le simple plaisir de son imperfection mais bien de dévoiler les rouages d'une production implicite tout autre : le grand champ de l'histoire nationale et ses soubresauts dramatiques. Les notions, pour le moment abondantes, de nation blessée, d'homme providentiel, de barbares aux marges de nos sociétés etc. devraient nous interpeller sur le sens qu'il faut donner à la guerre contre le terrorisme ainsi qu'aux autres guerres auxquelles nos soldats participent.
Seulement voilà, la pensée complexe est une pensée lente. J'espère profondément que le temps de panser nos afflictions et tristesses personnelles ne sera pas le temps de trop qui verra le triomphe, une nouvelle fois, de la pensée rapide, pensée simpliste qui désigne et oblige.

Quittons ces terres arides, celles des "fast-thinkers", mettant la consommation émotionnelle à l'ordre de votre menu maxi best-of. Ainsi en va-t-il du petit engouement pour l'image de Brandon et son père, intervenus au Petit Journal de Canal+ du 20 novembre,  mais sur ce coup ne comptez pas sur moi pour l'analyse. Peut-être en ira-t-il demain d'une invitation au JT de TF1 du maître-chien en deuil ? Si notre deuil collectif n'était pas celui de la pensée, il s'en faudrait de peu pour conclure cet article sans une petite prose d'espoir :

Ne combattez pas votre émotion, combattez ceux qui vous en dépossède.
Ne réfléchissez pas contre l'ensemble des informations, mais avec, afin de pouvoir prendre vos distances.
Ne soumettez pas votre esprit aux slogans, ouvrez le aux réticences.
Ne donnez pas votre âme au démon, sous prétexte qu'il ne peut attendre.

"Les nouveaux récits que nous propose le storytelling, à l'évidence, n'explorent pas les conditions d'une expérience possible, mais les modalités de son assujettissement. Les stories innombrables que produit la machine de propagande sont des protocoles de dressage, de domestication, qui visent à prendre le contrôle des pratiques et à s'approprier savoirs et désirs des individus... Sous l'immense accumulation de récits que produisent les sociétés modernes, se fait jour un 'nouvel ordre narratif' qui préside au formatage des désirs et à la propagation des émotions - par leur mise en forme narrative, leur indexation et leur archivage, leur diffusion et leur standardisation, leur instrumentalisation à travers toutes les instances de contrôle."

(Christian Salmon, Storytelling la machine à fabriquer des histoires et à formater les esprits, La Découverte, 2007)

Sources et recommandations de lecture :

* Un bon rapport concis de l'INA sur les médias d'information en continue aux États-Unis :
http://www.inaglobal.fr/television/article/aux-etats-unis-l-information-televisee-prend-un-virage-politique

* L'observatoire des sondages, animé à l'origine par Alain Garrigou, politologue spécialiste de la sociologie électorale :
http://www.observatoire-des-sondages.org

* L'exposé "L'opinion publique n'existe pas" de Pierre Bourdieu, sur la question des sondages, texte intégral en ligne :
http://www.homme-moderne.org/societe/socio/bourdieu/questions/opinionpub.html 

* "La couverture des attentats dans les journaux télévisés: compassion ou voyeurisme ?" par ACRIMED, site qu'il faut également visiter si l'on s'intéresse à la critique des médias :
http://www.acrimed.org/La-couverture-des-attentats-dans-les-journaux-televises-compassion-ou

* Le blog de Michel Wieviorka, sociologue spécialiste de la violence et des mouvements sociaux, ayant notamment travaillé sur le terrorisme comme antimouvement social :
http://wieviorka.hypotheses.org

vendredi 22 mai 2015

Chic et Schlag : si le rap pouvait briller...

Le rap, avant d'être la machine à dollars et à bijoux ostentatoires que nous connaissons, est indéniablement un produit de la rue. Né par et pour ces conditions, il en a longtemps été son reflet dans un visuel marqué et revendicateur : graffitis, survêtements, cités, minorités. Si ces atouts, et handicaps pour certains, ont fini par être remplacés dans l'évolution de l'industrie musicale, ils nous interrogent sur l'équilibre délicat qu'effectue chaque rappeur.
En somme, la disparition matérielle de ces éléments "ghetto" n'a pas pu empêcher leur bannissement spirituel. Croyez le ou non, il y a ce même dilemme cornélien aussi bien chez Rohff que chez P-Diddy !

Le propos est ici d'aller à l'encontre de la réception conservatrice du rap : musique vide de sens, forcément "bling-bling" et décidément trop mercantile. Il se trouve qu'on ne peut s'attarder sur le rap tant le propos serait long et périlleux, on se concentrera donc sur le rap "mainstream" directement inspiré de l'univers du gangstérisme.
Aujourd'hui triomphant dans les charts et paradant ses stars de plateaux en plateaux, rien n'était gagné d'avance pour l'apologie de la violence... même à l'ère Reagan !
Il aura fallu le terreau fertile américain, à la bonne saison soit ce flou embarrassant que constitue la poudre blanche des années 1980, pour amorcer l'intégration du rap dans la grande aventure matérielle des majors. Les investissements croissants, la demande allant, les promoteurs de l'industrie culturelle bandants, les pauvres noirs des ghettos ont bel et bien atterri sur les plateaux de MTV. C'est que ces héritiers de la funk, musique populaire bruyante, simple et condamnée simpliste par l'élite, ne brillent pas pour leur implications artistiques ou leurs sens d'une esthétique "consensuelle" mais réveillent autre chose.



Cette récompense n'était pas pour "Get Rich or Die Tryin"

Le chemin parcouru paraît immense, même pour un pays fasciné par ses marginaux comme le sont les États-Unis. La frontière à franchir ne l'est pas moins, passer du schlag au chic. Qu'entend-t-on par ces deux termes grandiloquents et barbares ?

Définition : schlag, n.m, adv, adj =  Pas loin du grossier et trop près du concret, le schlag reste avant tout un indice de vulgarité. C'est salace, provocateur et jouissif, la joie d'une ivresse de pouvoir et d’obscénité. Les frontières de la morale s'écroulent, les bonnes mœurs s'écoeurent, l'homme de foi parjure... C'est Jésus avec une tête de dinosaure ! C'est les survêts que ta maman voulait pas que tu mettes au collège ! C'est boire du whisky sur scène ! C'est dégueulasse et violent !

Exemples : Tupac et son regard plein de GHB ; Seth Gueko en vacances à Poitiers ; Vald en survêt dans sa grange préférée ; Rick Ross ancien maton coincé entre deux sandwichs.

Gay and Juice


"Alors ma couillasse..."



L'union fait la force

Rick Ross ne sait que choisir
 


Définition : chic, n.m, adj = Après que ne pourrait accomplir le chic pour redorer le blason de ces voyous ? L'élégance, le style, les faveurs d'un couturier, plus aucune retenue ne semble indisposer nos parvenus ! Avides et ambitieux, ils ont leurs champions visuels : appartements de luxe, voitures anglaises, cigares, "champaigne and french wine", vêtements de marques, la pose, la responsabilité, la confiance d'un bon investisseur.

Exemples : Tupac te ferait oublier qu'il a grandi en cité ; Jay-Z à un défilé de mode (?) ; Booba en rencard avec le curé ; Snoop Dogg et son chapeau.

Café-clope ou alors on est toujours dans les 90s'
Je suis une légende


Un dimanche matin comme les autres

Permanente

Comment ces sales gosses de l'école buissonnière ont su installer et  gérer cette schizophrénie ?
On pense immédiatement à une simple évolution historique, à l'image de ces paires de chaussures... oui je compare les rappeurs à leurs chaussures. 
Swiss Credibility 00s'
  
Street Credibility 90s'



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Et pourtant, le voyage d'un monde à l'autre est aussi peu unidirectionnel qu'il n'est subi. Les rappeurs s'approprient volontairement des indices visuels et culturels pour ajuster le cocktail chic/schlag en âme et conscience, à toute époque et en tous lieux. Un véritable double attentat, un détournement de fonctions, d'utilités et de goûts.
Les rappeurs-gangsters nous créent alors deux récits divergents : le luxe est l'appareil de la réussite, le symbole d'une sortie définitive de leur passé misérable ; tandis que les outils du schlag reste la légitimité, le résistant face aux rumeurs et ragots, l'autorité qui fait la différence face à un journaliste frêle... Le secret de ce dosage a toutes les apparences du concept marketing mais constitue au contraire un inconscient aussi puissant que visuel : la "street credibility". Comme toujours, sachons nous détourner rapidement des mises en accusation du rap pour carence imaginative ou débordement immoral de biens luxueux ostentatoires. Ces dé-rap-ages (wow) sont certainement plus sincères et coordonnés par le devoir d'articuler chic et schlag que ne le sont ceux des banquiers, princes héritiers et chanteurs de variétés ! 

Dans les deux cas, un détournement de l'argent par l'argent me direz vous ? L'objectif reste de vendre ces merveilleuses œuvres, ces produits de divertissement populaire, à un public et à un autre. Le problème du rap, c'est qu'il se présente toujours comme le reflet d'une certaine vérité sociale. Le mauvais goût populaire côtoie le bon goût  de l'argent en toute proximité, tel qu'il en devient difficile de prévoir ou d'anticiper ce qui produira un effet commercial attractif ou carrément l'inverse. 

Si les financiers, comptables, experts en communication et autres gigolos du marketing régnaient en maître sur la galaxie du rap, difficile d'expliquer ce genre de pavés dans l'océan : Gucci Mane dans un documentaire sur la Renaissance ; SazaMyzy le pirate qui détourne ce qu'il veut quand il veut ; Lil Wayne en excès de crédibilité avec sa voiture anglaise ; Cee-Lo Green partit trop loin dans la course sacs poubelles de la fête de l'école ; Lacrim rendant un  hommage "sobre" à ses compagnons tombés...

J'ai un tatouage facial

"C'est comme plein de sumos sur des skis"

En attendant le permis

Téton

Je suis en cavale

A y regarder de plus près et en se concentrant solennellement sur les images, on réalise que ce rap n'est ni bling-bling ni un simple hymne des banlieues...

Le rap contemporain n'est même plus borderline, risqué ou déterminé par l'audience, il navigue entre deux eaux floues, deux Triangle des Bermudes, deux dynamiques. Ces rappeurs sont devenus des sortes d'alchimistes, dont la crédibilité repose sur cette capacité inégale à porter un message dans un monde qui n'y croit plus, parler de la rue sans y être ou encore obtenir l'indépendance artistique tant convoitée dans le circuit des labels.
Une mauvaise langue pourrait rapprocher la fonction du rappeur avec la fonction d'homme politique après de telles observations. Gardons nous d'imaginer Morsay à l’Élysée, mais observons le poids des questions à caractère politique et sociale qui assomment tant de rappeurs lors d'interviews dans lesquelles la maladresse est reine. Or, qu'ont-ils à voir, si ce n'est leur esprit tactique, leur démagogie et leur raffinement (je déconne presque) avec nos glorieux hommes d’État ? Ils sont posés comme représentants et représentatifs d'une portion importante de la population mais décidément impossible à cerner. 

Est-ce juste que le système médiatique est trop lent à mûrir, au point de confondre la portée des revendications sociales d'IAM avec les cris de détresse en Lamborghini d'un producteur quelconque ?
Quand le rap était naissant on lui refusait le statut d'art, ce qui allait de pair avec l'esprit contestataire et marginal de ses auteurs, alors qu'aujourd'hui au sommet de la pyramide "méritocratique" on lui reproche l'immoralité et un impact négatif sur le matérialisme de la jeunesse. Ce changement d'attitude est clairement gavé par une imagerie immobile incapable de capter les vastes mouvements du rap, Bourdieu encore avait vu comment un sujet marginal engendre un sujet d'étude marginal.

En vérité si le rap devait avoir un âge, il serait un adolescent furieux. Constamment poussé par son besoin d'expérimenter, d'oser et par conséquent de provoquer, il n'en demeure pas moins le centre d'une aspiration claire : obtenir une place aisée dans le monde et profiter du capitalisme libéral en toute simplicité. Ce qui est en jeu, et retranscrit largement dans ce périlleux équilibre chic/schlag, c'est donc autant le statut social du rappeur que le statut culturel de sa musique ! 

Le pire est sûrement encore à venir : SwaggMan prêt pour le défilé ; Ludacris idem ; Jay-Z fait semblant d'être jeune ; Rohff réalise son rêve d'ado...

YSL c'est posey !
Ludacris vêtu du plus simple appareil
"La jeunesse n'est qu'un mot" nous disait Bourdieu

C'est de l'anti-bonapartisme classique
 
A ce moment précis de son histoire, le gangsta-rap s'y retrouve à condition de manier la scène médiatique ou de tailler un profil d'acteur pour un rappeur constamment sur le fil. Sur la grande scène culturelle globalisée, ils peuvent alors parler le schlag pour vanter le chic ou bien à l'inverse introduire le schlag dans un arrière plan chic pour être pris au sérieux. Tout le défi se résume ainsi à systématiquement entretenir  l'opposition au statut "d'artiste", tout en parvenant à se faire reconnaitre comme tel... Un conflit de légitimités qui prouve que ce rap est tout sauf cloisonné et sectaire.

"Les singes viennent de sortir du zoo" (Kaaris, "Zoo", 2013)
T.I.P. en vacance à Doha

"Je mérite de réussir car j'ai tué pour ça" (Suge Knight, 2015)

Swiss Credibility

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Un spectre hante le rap, le spectre de Tony Montana. Le truand parvenu qui devient un gangster millionnaire à force d'audace et de violences constitue le schéma fondateur de ce nouveau rap chic-et-schlag. Obtenir les récompenses d'une intégration facile dans la finance et le grossier, tout en conservant l'autorité et l'influence d'un voyou authentique et déterminé. En général il suffit de poser assis dans un fauteuil avec un costume trois pièces, mais tout le monde n'a pas la subtilité d'un migrant cubain.


"L'argent c'est rien, le respect c'est tout" (Alpha 520)

Nicholas Mac-Level

Swizz Beatz n'a pas coupé ce bois

Scarface Scarface Scarfaaaaaace ouuhouuhou *vocoder*

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Au final, l'objectif ultime du rap reste de réussir là où le rock a échoué : demeurer une force adolescente. Il est héritier du rock et de son système de rockstar, un nouveau paradigme de la musique populaire qui ne fait que complexifier ce terme déjà indéfinissable. 
Un mouvement qui aura bouleversé à jamais la représentation culturelle et sociale des grosses voitures, des baskets, du basket, des gangs de rue, de la drogue, de la réussite, des grandes maisons, de l'appareil policier, de l'usage du mot "bitch", de l'usage du "N word", de l'école, des bikinis etc.

Élan artistique conçu pour les jeunes ? les contestataires ? les esthètes ? les amateurs de vocoder ? les dealers ? les traders ?

Partant de sa naissance dans ses conditions difficiles, le rap a dû évoluer pour mieux représenter son public et par là même apprendre à mieux se présenter devant un public toujours plus large. La gestion de cette alchimie chic/schlag est parfois douteuse, souvent rocambolesque, toujours surprenante : de l'usage de Tony Montana à l'expérimentation pure en passant par les fautes de goût les plus élémentaires... Si la culture est toujours une question de filtres, le rap ne pourra jamais jouer ce jeu, son code génétique et sa fonction sociale primaire le lui interdisent. Le rap est le renouveau de l'opulence factice et réaliste, illusoire et si proche, une "culture facile" parce que facilement commercialisable autant qu'une oasis d'espérance pour les assoiffés de paradoxes artistiques.



BONUS STAGE
 ** Trois duels à la hauteur des enjeux actuels du rap contemporain et témoins du chemin parcouru **

 ------------------------------ #3 SwaggMan vs Julien Dray
 (le duel de la plus grosse montre)


Tatouey de la Têyte aux Piey

Embourbey dans les Affaires jusqu'au Ney






































 ------------------------------ #2 Drake vs Eazy-E
(la véracité des lunettes quant à l'attachement symbolique au gangstérisme)

   

Fausses lunettes





Vraies lunettes

































 
 ------------------------------ #1 Booba vs 50 Cent
(Les musclés ou l'exhibitionnisme physique comme dernière évidence d'une appartenance supposée à la rue)

  

Bernard Minet


Framboisier
























 ------------------------------ #0 Une photographie classique du King Biggie de la transition Chic/Schlag (revoir le clip de Juicy où il passe de la rue au palace) accompagnée de la citation pertinente d'un autre rappeur.

"I'm not a businessman... I'm a business, man !" (Jay-Z)



Thomas_R feat PipiCaca & Dj Rybako