Samurai_style

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samedi 7 juin 2014

Le procès des Riches : l'œuvre secrète de la science-fiction ?

La science-fiction est un genre qui aura connu, principalement au cinéma, un succès colossal depuis 30 ans. L'objet de cet article n'est ainsi pas de retracer les héritages qui s'étalent de Jules Verne aux frères Wachowski, en distribuant les brevets désirés d'appartenance à une famille récemment anoblie. De fait, le genre a beau être pratique, ses variations sont multiples et il en découle autant d'univers esthétiques : le cyberpunk, le steampunk, l'uchronie, la dystopie, l'utopie, le space opera etc.

Il est d'autant plus incroyable d'y retrouver comme plus petit dénominateur commun le "principe de réalité". La science-fiction part toujours d'un tel principe, puisque guidée par l'état des sciences de son temps pour apprivoiser passé, présent ou futur. La définition, laissée volontairement large, si elle rend hommage à la riche diversité du genre, peut se permettre un rappel basique mais essentiel : le rapport à la Terre comme société humaine. Tout l'intérêt de cette narration repose dans la description de notre société, prise dans un ensemble unitaire afin de renforcer l'universalité de la Science mais aussi de créer une "essence humaine", confrontée aux progrès (au sens de progressions, pas nécessairement positifs donc) technologiques.

"La police fait son travail" dans Soylent Green (Fleischer, 1973)

Finalement, si la science-fiction nous a ouvert les portes de multiples galaxies, préparé à l'arrivée des Jedis, ou encore reproduit le cataclysme nucléaire, elle n'aura jamais fait autre chose que de disséquer le monde sous nos yeux ébahis ou révulsés. Regardons donc de plus près le traitement spécifique du futur, car la SF ne s'intéresse pas nécessairement au futur (la saga Star Wars n'est-elle pas censée se passer "il y a bien longtemps" ?), en particulier dystopique. Le travail de la dystopie fut d'abord celui de la critique de l'utopie, jugée dangereuse, c'est ainsi que Jonathan Swift avec Les voyages de Gulliver (1721) "répondait" à Thomas More et son Utopia (1516). Puis, elle a comblé le vide en s'appropriant progressivement une atmosphère propre, basée sur la création de sociétés idéologisées et d'anéantissements de l'individualité. Effrayés par cette perspective, les auteurs ont donc dépeint une société effrayante, d'autant plus effrayante que terriblement réaliste. La SF futuriste (SF tout court à partir de maintenant pour faciliter la lecture) pose donc inlassablement la même dualité : le monde va-t-il briller ou sombrer ? Les éléments de réponses qu'elle nous offre reposent sur les spéculations qu'elle fait de l'avancée des technologies, des sciences et surtout leurs retombées sociales, écologiques, politiques et/ou économiques.

Ce qui apparaît de manière transparente en filigrane de diverses œuvres de SF, c'est le traitement réservé aux Riches. Entendre ici comme classe des possédants, bourgeoisie, grand capital, bref les fortunés d'un monde globalement en voie de paupérisation (tiens ça rappelle quelque chose). D'une apparition anodine dans Blade Runner (Scott, 1982) jusqu'au jugement pur et simple (cf. La deuxième partie de notre article sur l'ordre et le pouvoir) dans The Dark Knight Rises (Nolan, 2012), en passant par le combat du prolo contre les patrons dans They Live (Carpenter, 1988), les Riches sont rarement dans le cœur des producteurs d'images et ce peu importe la distance temporelle (2044 pour Looper, 2214 pour Le Cinquième Élément...) qui nous séparent de leur décadence avancée. 



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On retrouve trois grandes figures d'incarnation du Riche, avec pour chacune ses travers et déviances propres...


Il y a d'abord l'individu. L'entrepreneur millionnaire/milliardaire, qui règne dans son monde au moment où l'on arrive dans le récit. Le portrait étant individuel, les caractéristiques sont simples et identifiables instinctivement. 






Mystères, ruses et malhonnêteté pour Eldon Tyrell de Blade Runner et David Sarif du jeu Deus Ex : Human Revolution (2011)
Tous deux dirigeants respectifs de la Tyrell Corporation et de Sarif Industries.


























Mégalomanie, autisme et fierté exacerbée pour trois empereurs : 

John Hammond, le PDG de InGen, fait joujou avec la technologie dans Jurassic Park (Spielberg, 1993)

Le richissime Adrian Veidt aka Ozymandias fait ce qu'il veut dans Watchmen (Snyder, 2009)
Peter Weyland, héritier de la Weyland Corporation de l'univers d'Alien, vieil égoïste de Prometheus (Scott, 2012)

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Un peu moins faciles à cerner, les bourgeois décadents. Ils ont plusieurs tares, qui peuvent se recouper, mais sont en général  les complices inavoués de l'ordre en place. Ils passent leur temps à se droguer, faire des mondanités ou danser. Leur isolement est à l'image de leur coupure volontaire d'un monde qu'ils ont les moyens de ne plus accepter : dans les bars branchés, les croisières interstellaires, les restaurants huppés...

Culte Blade Runner (Scott, 1982)

Pour la scène de l'opéra du Fhloston Paradise dans Le Cinquième Élément (Besson, 1997), le producteur de radio, friand de ragots, nous fait l'honneur d'une visite gratuite du "gratin" en introduction à la scène musicale, au menu : des sourds, des politicards et un Chris Tucker en roue libre. 

Le Cinquième Élément (Besson, 1997) [1]
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Ambiance boite de nuit sous drogue dans Snowpiercer (Bong, 2013) et Looper (Johnson, 2012). Deux scènes très différentes, dans le premier c'est l'aboutissement d'un voyage du prolétariat qui remonte difficilement les strates sociales, dans le second c'est le décor introductif d'un personnage qui commence en avouant clairement sa participation aux horreurs du monde (et en plus il écrase des SDF avec sa décapotable) en tant que tueur à gages... 

Looper (Johnson, 2012) [1]

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Une image subtile pour un film brillant, une atmosphère dégueulasse d'outrance dès les premières minutes. [3]

Snowpiercer (Bong, 2013) [1]

[2]

Tenues provocantes, alcools, lampes versions art décadent. La débauche en deux minutes chrono. [3]

La scène du restaurant, qui rattache les bourgeois au "sens de la distinction". Frustrations sexuelles d'une bourgeoisie dévergondée mais lassée et paroxysme de l'oxymore : les vieilles "à la mode". 

Le Mérovingien qui aime "se torcher le cul avec de la soie" dans Matrix Reloaded (Wachowski, 2003)
Fourrures, maquillages, chirurgies : la vulgarité absolue dans Brazil (Gilliam, 1985)

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Enfin, la dénonciation la moins accessible car la plus diffuse est celle des privilégiés. L'obtention des privilèges est multiple et tout n'est pas évident, ils peuvent être les témoins passifs et retirés d'un monde foutu d'avance ou les agents trompeurs d'une belle vitrine. Simplement "à la recherche du bonheur", ils sont fréquemment utilisés comme des symboles pour décrire les valeurs qui furent la perte du monde. 

Carter Burke, l'avocat de Weyland Corp. dans Aliens (Cameron, 1986)
L'agent opérant d'une grande firme, complètement soumis à la politique oppressive de l'entreprise, c'est un être perfide, dénué d'altruisme qui représente les intérêts du grand capital et donc la quête (irresponsable) du profit. 

Assez bien représenté chez James Cameron, qui aime la subtilité.


Parker Selfridge, gérant des opérations minières dans Avatar (Cameron, 2009)

Et puis, depuis la Bible, il y a les traîtres. Ils souhaitent obtenir des privilèges en se désolidarisant des héros. Ils connaissent rarement une fin enviable mais sont en quête d'une position haute, qu'ils convoitent généralement par avarice. D'ailleurs dans Matrix (Wachowski, 1999), les Agents obtiennent l'aide de Cypher lors d'une scène... dans un restaurant chic.

"Je veux être quelqu'un d'important" dixit Cypher dans Matrix (Wachowski, 1999)
Quitte à partir indigne, autant traîner une malle de billets avec soi dans Akira (Otomo, 1988)

Les obèses de WALL-E (Pixar, 2008) ou les "robotiquement assistés" du film Elysium (Blomkamp, 2013) ont plus d'un point commun : l'exil d'une Terre devenue irrespirable, l'oisiveté, la paresse, le désintérêt pour la chose publique ou encore l'habitat dans un monde artificiel qui tente de reproduire leurs conditions privilégiées d'autrefois.
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Ils sont pas méchants, ils sont juste gros et déshumanisés face au robot WALL-E (Pixar 2008)
Les vacanciers permanents en orbite sur la station "paradisiaque" Elysium (Blomkamp, 2013)
Stupidité, paresse, absence de discernement, assistanat programmé des restes de l'humanité (Pixar, 2008)

Toujours énervé contre l'Amérique de Reagan, John Carpenter signe dans They Live (1988) une critique acerbe du rôle des riches dans l'exploitation de la misère. Répression policière, massacre dans une banque au fusil à pompe et au chewing gum (pour ceux qui capteront la blague, pour les autres que ça les incite à voir un chef d'oeuvre délirant), résistance organisée... bref, c'est la guerre civile. Le héros est un ouvrier itinérant, l'antagoniste final n'est autre qu'un ancien compagnon de bidonville ayant tourné sa veste (ou plutôt trouvé sa veste) en trahissant la "résistance" pour rejoindre le camp des nantis qui dégustent du champagne. Ces derniers collaborent aux sombres plans de l'envahisseur secret en toute impunité et grâce au système médiatique... trop juste pour être vrai ?

Lutte des classes dans Invasion Los Angeles, le titre VF spoiler de They Live (Carpenter, 1988)
"Le bon goût" dans Cloud Atlas (Wachowski, 2012)
Le film Cloud Atlas mérite une note particulière sur cette partition dans la mesure où le thème principal du film est celui choisi pour cet article. Plusieurs aspects de la lutte des classes, résumée simplement en une opposition entre riches et pauvres, sont déclinés selon les époques dans des couples symboliques : esclaves noirs-esclavagistes racistes, vieux compositeur châtelain-jeune compositeur pauvre, femme journaliste-patron lobbyiste nucléaire, éditeur ruiné-frère riche, serveuse-société de consommateurs, bergers archaïques du monde post-apocalyptique-humains améliorés en exil. 
L'opposition est permanente dans le film mais cette image, tirée d'une scène de la société de consommateurs à Néo-Séoul, condense la décadence bourgeoise et les excès d'une caste privilégiée au sang pur, nommée "consommateur", face au monde du service.  


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Dans les œuvres de SF, la pauvreté est toujours aggravée, la course désespérée vers la misère généralisée est la toile de fond d'un monde relativement proche du notre. En somme, la description assez fidèle de notre triste avenir dans les mains de la doxa capitaliste : profit-ons du temps qui reste. Le rôle des Riches devient alors évident, étant les seuls, qui, par définition, n'ayant pas intérêt à ce que l'ordre des choses change, ils collaborent. Ils sont représentés alternativement, et parfois cumulativement, comme des êtres inutiles/stupides/avides/mégalos/décadents. Tel est le procès inséré dans chaque oeuvre visuelle SF, par une imagerie brutale, qui nous a donné la puissante faculté de juger que le riche va être au mieux antipathique, au pire malhonnête et/ou nuisible.


La détestation des riches et des puissants n'est donc pas qu'une passion française/bolchévique mais peut-être l'invasion esthétique au sein d'un genre artistique, qui, certes, ne nous promettait aucun "lendemains qui chantent". D'ailleurs, dans la plupart des œuvres utilisées, la question est souvent posée de savoir si notre monde mérite vraiment d'être sauvé...


Thomas_R

lundi 26 mai 2014

Désirs de Chine. Partie 2 : Kung Fu, la légende nationaliste

Est-il seulement besoin de présenter le Kung fu ou même d'évoquer ses images ? L'évidence de la culture populaire force justement le passage vers une petite rétro-vision de cette légende agissante. Ses origines légendaires ou même sa grande effervescence en Asie, depuis l'époque de Confucius, n'ont pourtant pas suffi à faire du kung fu l'objet culturel qu'il est aujourd'hui. Cette évolution est issue d'un travail sur les images qui a bénéficié d'un contexte socio-politique particulièrement "fertile" : le vide laissé par la Révolution Culturelle en Chine continentale (1966-1976), le miroir inverse du boom économique hongkongais des années 1970 et l'évidente réunion de producteurs déterminés avec des jeunes maîtres talentueux attirés par le grand écran. En résumé, le cinéma hongkongais a été le premier véhicule de ce morceau de la culture chinoise pour deux raisons claires : il en avait les moyens (économiques) et il en avait la capacité (politique), contrairement aux continentaux dans les limbes du marasme post-maoïste.

L'opulence culturelle hongkongaise en crise dans le film engagé Hard Boiled (John Woo, 1992)

C'est même le cinéma hongkongais, au début des années 1970, qui va inventer le terme "kung fu" pour mieux exporter sur les marchés occidentaux son nouveau genre de films folkloriques, ayant pour trame les récits d'anciens combattants, à mi-chemin entre le mythe et l'histoire sociale. Un terme qui connaîtra un certain succès, alors que jusque là il était impensable de regrouper la grande diversité d'arts martiaux chinois sous une seule dénomination. 

Le cinéma hongkongais est certes une variante du cinéma chinois, mais sa fonction culturelle va permettre une redécouverte de la Chine à travers un immense chantier d'imageries diverses. Un chantier qui fut à la fois celui d'un conservatoire et d'un laboratoire, pour autant l'expression pure d'un "désir de Chine". Le kung fu comme entité légendaire chinoise, lieu de nombreux mythes et mystères à l'image du sumo pour le Japon, possède un fort potentiel narratif. En premier lieu, alors que la pratique des arts martiaux traditionnels est fortement réprimée/conditionnée sous le régime maoïste, Hong Kong devient dépositaire de cette mémoire/culture car seule capable de l'exprimer. Une telle signification politique va marquer le génome du genre, qui sera alors rapidement transposé au cas hongkongais : la lutte d'une majorité et de ses traditions contre une force minoritaire extérieure et envahissante. Ça rappelle légèrement la présence britannique à Hong Kong ? C'est normal. Avant de poursuivre notre  historique rapide de l'évolution de ces films "folkloriques" vers leur refondation en "légendes nationalistes", il est nécessaire d'introduire leurs géniteurs. 

L'histoire d'un empire cinématographique comme le Shaw Brothers Studio (à l'époque nommé Tianyi Film Company et dirigé par les trois frères Runje, Runme et Runde Shaw), fondé en 1925 à Shanghai, permet d'ouvrir l'histoire d'un cinéma qui voulait égaler la grandeur de Warner Bros. Cette entreprise fraternelle sera à l'origine des films d'arts martiaux, le cinéma wuxia, qui aura, aux yeux du gouvernement du Kuomintang (parti nationaliste chinois, fondé en 1912), la double tare d'être cantonais et traditionaliste. A l'époque le nationalisme chinois s'érige à l'encontre des vieilles traditions et prône le modernisme républicain à l'occidentale, laissant peu de place aux folklores et vieilles légendes de combattants s'obstinant dans les arts martiaux au détriment des armes, celles qui ont assuré la perte du territoire quand les occidentaux ont débarqué. A titre d'exemple éloquent, la révolte des Boxers (1899-1901) est engagée par une secte qui entraînait ses adhérents aux arts martiaux et pensait devenir insensibles aux balles des fusils européens... une erreur qui coûta cher et un "archaïsme" pour le Kuomintang.

L'interdiction des films wuxia et cantonais par le gouvernement du Kuomintang en 1934 pousse la Tianyi Film Company à s'installer complètement à Hong Kong, territoire britannique depuis le traité de Nankin de 1842, en 1936. Le "véritable" Shaw Brothers Studio fut fondé par Run Run Shaw à Hong Kong en 1961, après la destruction de son ancêtre durant la guerre, et deviendra un des plus grands studios de cinéma du monde. Retenons simplement qu'il sera à l'origine de trois classiques très novateurs et qui jouiront d'une influence considérable : 

- One-armed Swordsman (Chang Cheh, 1967) :
 Je ne résiste pas à l'envie de vous dévoiler le titre français "Un seul bras les tua tous"... Une saga très importante qui imposa le mythe du "swordsman", contemporaine et très similaire au mythe de l'"Homme sans Nom", interprété par Clint Eastwood dans les westerns spaghettis. 

- Five fingers of Death (Chang-hwa Chung, 1972) :
Aussi nommé King Boxer, le film contribuera grandement à la passion américaine pour le genre kung fu et reste accessoirement un favori de Quentin Tarantino...

The 36th Chamber of Shaolin (Liu Chia-liang, 1978) : Certainement le plus influent des trois, réalisé par Liu Chia-liang, ancien directeur des chorégraphies de combats pour le studio. L'acteur principal, Gordon Liu, futur réalisateur du non moins célèbre Shaolin and Wu Tang (1983), sera engagé par Tarantino dans ses deux volets de Kill Bill (2003-2004).



Une tentative marketing vidéoludique atteste d'un certain impact (PS1, 1999) 
L'album de Raekwon, toujours fidèle au clan en 2011
Même si Bruce Lee (1940-1973) a joué un rôle décisif dans l'exportation du genre kung fu sur les marchés européens et américains, les classiques des Shaw Brothers ont également eu une influence considérable. Notamment, à travers le relais inattendu du rap américain. Le tout commence lorsqu'un collectif de neuf rappeurs new-yorkais, clients des cinémas du Chinatown, décident de renommer leur quartier "Shaolin" et de porter eux-même la bannière "Wu-Tang Clan". Leur premier album, "Enter the Wu-Tang Clan (36th Chambers)", sorti en 1993, futur disque de platine, remettra très sérieusement le rap East Coast sur la carte. En comportant des extraits intégrés du film de Liu Chia-liang dans les morceaux, il sera aussi un relais qui contribuera à la mythification de ce film. De fait, les artistes du collectif resteront attachés (ou enfermés) dans cette esthétique, à l'image ici de Raekwon, dont l'album reprend carrément le titre du film de Gordon Liu, l'acteur principal de la "36ème Chambre",  Shaolin vs. Wu-Tang (1983). Elle instaure un certain univers, aussi bien dans le rap avec une grande influence, que visuellement où l'album reprend en couverture une photographie de la célèbre "armée en terre cuite" de l'empereur Qin Shi Huangdi, patrimoine mondial de l'UNESCO préservé en Chine. 

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La postérité du légendaire Shaw Brothers Studio sera assurée par ses orphelins, donc forcément dans un esprit de rébellion. Le studio Golden Harvest, créé en 1970 par des anciens dirigeants du Shaw Bros, adopte un modèle plus en conformité avec les standards américains : meilleure rémunération, plus grande liberté artistique et indépendance des producteurs. Une évolution remarquée qui fera grand tort au studio de Run Run Shaw, dont le revers le plus mémorable est l'arrivée de Bruce Lee en 1971 chez le Golden Harvest... après avoir refusé les contrats trop mal payés du studio Shaw. Ils réaliseront d'ailleurs le rêve des Shaw Bros. en réalisant la première production associée à Hollywood (avec la Warner Bros. qui avait justement servi de modèle aux Shaw) pour le dernier film de Bruce Lee, Enter the Dragon (Clouse, 1973). La concurrence alors devient rude entre les deux géants et le Shaw Bros. s'incline en 1985, en décidant d'abandonner la production cinématographique ! 
Un véritable "passage de témoin" dans la course au rayonnement international, comme en témoigne les exploits du Golden Harvest Studio, qui produira tous les films de Bruce Lee. Puis, il lancera un de ses meilleurs cascadeurs, après l'avoir repéré dans les films du "Petit Dragon" : Jackie Chan. Le premier film entièrement réalisé par Jackie Chan, The Young Master (1980) sera produit Raymond Chow, fondateur du Golden Harvest, et le studio produira la série des Police Story (1984, 1989, 1991, 1996) qui assiéra la crédibilité internationale de Jackie Chan. Enfin, les productions de Once Upon a Time in China (1993, 1995) révéleront le jeune prodige (15 médailles d'or dans divers championnats de Wushu en Chine... avant ses 19 ans) Jet Li. Après avoir lancé successivement Bruce Lee, Jackie Chan et Jet Li, nul n'est besoin de continuer à tergiverser sur l'influence de l'empire Golden Harvest

De par leur influence, autant que par leurs choix artistiques, ces productions vont installer durablement le nationalisme dans les productions de kung fu. Le rôle de "passeurs d'images de la Chine", ainsi concentrés à Hong Kong, s'explique certainement à l'origine par une nostalgie du Continent. Hong Kong, avant d'être la vitrine de la Chine, fut son joyau dérobé par des mains étrangères. Par conséquent, de nombreuses productions de kung fu ont pour thème le rejet des étrangers, envahisseurs et fossoyeurs de l'Empire éternel, dans une imagerie de l'union derrière la force et la valeur d'un grand héros. Ces films vont donc mettre en avant deux figures qui deviendront quasi-incontournables : l'ennemi occidental, l'arrogant "gweilo" responsable de la corruption de la Chine, face au héros nationaliste. Deux figures qui posent deux questions : en retravaillant l'image des impérialistes de la fin du XIXe siècle, Hong Kong ne reflète-elle pas ses propres tensions identitaires ? De tels héros "nationalistes" ont-ils vraiment existé ? 

Bullet in the Head (Woo, 1990)
Le film de John Woo pose délibérément comme cadre le Hong Kong de 1967, année durant laquelle éclata de nombreuses émeutes dues aux "troubles gauchistes" des maoïstes qui posaient des bombes artisanales et s'attaquaient frontalement aux policiers. 
On peut lire sur l'affiche à droite du personnage "Longue vie au Président Mao !".

Fist of Legend (Chan, 1994)

L'évolution intéressante de la figure de l'occupant dans le remake avec Jet Li d'un film original de Bruce Lee (Fist of Fury, 1972).
Dans la plupart des productions des années 1970-1980, l'ennemi étranger est occidental puis Japonais lorsque le XXe siècle devient au goût du jour. Toutefois, la militarisation visuelle des Japonais devient abondante à partir des conflits territoriaux entre la Chine et le Japon depuis justement les années 1970... Un écho étonnant à l'ardeur des hongkongais lorsqu'il s'agit de défendre "l'honneur chinois" dans le litige frontalier Senkaku/Diaoyu. 

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Le premier véritable héros nationaliste s'incarne dans la figure légendaire de Wong Fei-hung (1847-1924), un médecin et pratiquant d'arts martiaux. On est finalement sûr de peu de choses à son sujet, même son visage restera inconnu, et la légende veut qu'il ait participé aux combats pour défendre Taiwan, dans la guerre de 1894-1895 contre le Japon, sous les "Pavillons noirs". Ces derniers furent un groupe de soldats irréguliers ayant effectivement existé mais pour lequel la participation de Wong Fei-hung reste incertaine. 

On peut retenir trois interprètes majeurs de cette figure, qui interpréteront de facto l'évolution politique du héros : Gordon Liu, Jackie Chan et Jet Li. 

Le premier, dans les films du Shaw Bros, se retrouve souvent impliqué dans les luttes d'écoles rivales, c'est le scénario de ses films : Challenge of the Masters (Lau, 1976) et Martial Club (Lau, 1981).

Le second, comme à son habitude, offre en nouveauté par un caractère comique au personnage à travers la "boxe de l'homme saoul" : Drunken Master (Yuen, 1978) et Drunken Master II (Lau, 1994).

Enfin, Jet Li, certainement le plus nationaliste des trois (il aurait refusé d'être le garde du corps de Richard Nixon pour "défendre son milliard de concitoyens"), donne le véritable ton politique du héros dès le premier volet de sa grande série Once Upon a Time in China (Hark, 1991). Il faudra d'ailleurs attendre ce film pour que soit complètement assumée la thèse d'une activité de Fei-hung au sein des Pavillons noirs, de même que l'apparition des gweilo, qui suivront dans Drunken Master II

Six extraits de Once Upon a Time in China (Hark, 1991) [1]

[2]
L'opposition systématique mise en image entre le maintien militant des traditions chinoises (1-4) et l'arrivée progressive des coutumes et croyances occidentales (5-6) se fait assez lentement pendant le film. Jusqu'à la confrontation finale, combat dans le combat, puisque les Britanniques s'opposent aux Américains : c'est la mise en image d'un argument nationaliste bien connu qui mettait en perspective l'union d'un peuple chinois ("La république des 5 races" est une doctrine créée par Sun Yat-sen, le fondateur du Kuomintang) contre les divisions impérialistes des puissances "blanches". 

[3]
[4]
La série des Once Upon a Time in China pose donc, avec une insistance inédite, le décor d'une Chine bafouée par les occidentaux, puis sauvée par le docteur Wong Fei-hung. La note finale est également inédite, politiquement impossible (car impensable) quelques décennies plus tôt, en ce qu'elle établit la supériorité de la Chine. Face à son compère, représentant l'admiration pour la canonnière occidentale, Fei-hung rétorque : "si les Américains sont si riches, pourquoi être venus jusque ici ? Peut-être que nous sommes assis sur une montagne d'or..." le tout en regardant les "bateaux noirs", venus imposer les traités inégaux par la force, s'éloigner vers l'horizon. 
[5]
L'arrogance de la puissance chinoise n'est pas un phénomène nouveau mais depuis ce "siècle des humiliations", à partir des traités inégaux, le premier étant celui qui organise le transfert de souveraineté de Hong Kong en 1842, jusqu'à 1945 et la fin de l'occupation japonaise, il fut difficile de maintenir une telle rhétorique après le choc impérialiste. 
[6]
On est en face de la première mise en images forte de la lutte chinoise contre l'impérialisme occidental et ses agents civils comme entité foncièrement exogène. L'héroïsation nouvelle des Pavillons noirs, notamment dans le générique de fin, devient alors d'autant plus évidente.





Six extraits de Drunken Master II (Lau, 1994) [1]

[2]
[3]
 Le premier Drunken Master (1978) s'intéresse à la jeunesse de Wong Fei-hung et, comme les film de Gordon Liu, n'a aucune tonalité politique. Or, au début des années 1990 le contexte socio-politique change considérablement. Les programmes d'éducation patriotique sont en place en RPC depuis 10 ans, le Japon entre dans une terrible crise financière qui remet en cause sa réussite, et celle de son inséparable allié américain, bref la Chine s'impose lentement comme le nouvel empire régional. Un rôle qu'elle a toujours tenu, hormis la parenthèse du XIXe siècle, sans réelle concurrence puisque le Japon avait choisi la fermeture radicale.

[4]
[5]
Ainsi, le deuxième volet Drunken Master II propose une trame beaucoup plus engagée que son prédécesseur. Les membres de l'ambassade britannique conspirent pour faire du trafic d'objets d'art et les ouvriers chinois d'une usine de réaliser que leurs "trésors" sont pillés. Ajouté à cela l'autoritarisme capitaliste des affreux patrons (3) qui ordonnent aux ouvriers de continuer à travailler sans pause pour satisfaire les exigences de rentabilité, c'est la révolte assurée (4). C'est même jusque dans la mise en opposition esthétique, la mère de Fei-hung fait une remarque par rapport aux "costumes étrangers", que l'image devient plus forte et ce dès l'introduction du film (2). On remarque le passage "distingué" de l'occidental face à la cohorte de Chinois malmenée par la police, les péripéties commencent d'ailleurs lorsque le jeune héros essaie d'éviter les taxes excessives imposées aux Chinois. Le traitement particulier de l'ambassadeur, figure typique du gweilo, qui se plaindra des cours de kung fu en plein air nuisant à son sommeil, est le symbole de l'inégalité entre Chinois et Occidentaux instaurée dans les traités "inégaux".
[6]
Le films n'épargne pas les "collabos", Chinois habillés en costumes d'occidentaux, qui usent des truands (ici le gang des haches) pour abattre la "résistance" (6). Sur fond de lutte anti-impérialiste, le film dépeint le rôle actif de Wong Fei-hung dans la défense de l'union du peuple (1), arborant une tenue traditionnelle contre les militaires britanniques arrogants (5) ou les collabos habillés en costumes trois pièces. Les valeurs chinoises sont défendues, la prise de conscience identitaire automatisée, et l'alliance de fortune avec un ancien soldat (interprété par Liu Chia-liang, le réalisateur de la 36ème Chambre de Shaolin !) décoré de l'armée impériale Qing (la dernière dynastie régnante en Chine avant la République du Kuomintang)  scelle le consensus autour d'un combat inévitablement patriotique.

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La période récente a vu l'émergence d'un nouvel héros nationaliste, venu remplacer la légende du docteur Wong Fei-hung un peu vieillissante, en la personne de Yip Man (1893-1972). Grand maître d'un style sudiste, le Wing Chun, il est devenu très célèbre pour avoir été le maître de Bruce Lee. Issu d'une famille aisée, il est élevé dans une éducation traditionnelle, et après une adolescence passée à Hong Kong, il retourne dans son Canton natal pour devenir officier de police au service de la nouvelle République de Chine du Kuomintang. C'est comme beaucoup d'autres qu'il fuira la victoire des communistes en 1949, ét"ant de surcroît un officier nationaliste, pour s'installer définitivement à Hong Kong... la perle rare épargnée par la guerre civile. 

Le film qui va lancer la légende, Ip Man, est réalisé par le Hongkongais Wilson Yip et produit par son compatriote Raymond Wong... pour une sortie officielle à Pékin en 2008. Depuis la rétrocession de 1997, Hong Kong est territoire de la RPC et c'est pas le moindre détail pour comprendre comment cet officier du Kuomintang va devenir le héros de la nouvelle propagande chinoise. 

Générique final de Ip Man (Yip, 2008)
Voilà comment s'invite l'éducation patriotique, facilitant grandement notre travail sur les images de par sa grossièreté, dans un film de kung fu... sa subtilité caractéristique en moins. Le texte final du film indique la "victoire du peuple chinois" contre le Japon le 15 août 1945. En quoi est-ce une contre-vérité historique et surtout de la propagande ? Simplement parce que la guerre fut une débâcle complète de l'armée chinoise (de la République de Chine du Kuomintang, ennemi juré du PCC) contre le Japon et la fin de la guerre permise par la tragique intervention américaine. La réécriture de l'histoire par le PCC s'est opérée depuis les années 1980 en désignant le Japon comme ultime agent de l'humiliation chinoise, agresseur brutal et débile, vaincu par la Chine, sans tenir compte des subtilités d'une période d'occupation, comme les phénomènes de collaboration. En effet, l'éducation patriotique a visé à unifier le peuple chinois dans un contexte de décadence du régime communiste avec les "événements" de la place Tiananmen (1989), de plus assez inquiet de la chute de l'URSS (1991). Les conflits territoriaux autour des Senkaku/Diaoyu ont donné l'occasion à Pékin de diaboliser son ancien envahisseur en décidant d'ignorer les phases d'apaisements sous la présidence de Mao : c'est le passage généralement retenu de l'adhésion par le PCC à une idéologie "nationaliste"... supposée être son ennemi éternel. 

Ip Man après son combat victorieux contre le karate du général Miura (Yip, 2008)

Le film de Wilson Yip va donc très loin dans la réécriture propagandesque, en organisant un combat final entre Yip Man et un officier japonais... remporté par le grand maître sous les applaudissements d'une foule heureuse et unie. Si j'ai parlé de grossièreté, c'est notamment parce que cette scène intervient juste avant le message montré plus haut, le combat devient donc le symbole assez évident d'une victoire chinoise contre le Japon. C'est la victoire du kung fu contre le karate, de la Chine contre le Japon, de la modestie prolétaire (dépeinte de manière fantasmée dans le film à travers les conditions de vie imaginaires de Yip Man pendant l'occupation) contre l'impérialisme raciste. Si j'avais voulu en rajouter une couche sur la précieuse subtilité du film, j'aurais évoqué le fait que Ip Man va enseigner le kung fu aux ouvriers d'une usine pour se défendre contre des brigands ou encore qu'il participe à un tournoi japonais destiné à prouver la supériorité du karate...

2008...

...1972
Et oui on retrouve déjà l'affrontement contre les Japonais et leur vilain karate dans le film de Bruce Lee, Fist of Fury, repris avec beaucoup plus de véhémence dans le remake de Jet Li, Fist of Legend, dans la mesure où il affronte en combat final... un général de l'armée japonaise. Dans la version de Bruce Lee, c'est le Nunchaku qui défait le Katana, dans un combat en plusieurs phases et dont le cadre principal est la défense de son école.
En tous cas, les dérives évidentes de Ip Man, en termes de symbolisme exagéré dans les images, ne sont que l'approfondissement d'un thème qui était certes minoritaire mais existait dès les origines. 

Un film du Golden Harvest : When Taekwondo Strikes (Feng, 1973)
Dans ce film, l'accent est mis sur la résistance des pratiquants du Taekwondo contre un groupe de Japonais. Les arts martiaux sont donc l'expression de la culture combattante, outil politique de résistance à l'agression humiliante du Japon, aussi bien en Corée qu'en Chine, qui démontre la supériorité des valeurs et traditions chinoises sur la barbarie occidentalisée du Japon. 






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Finalement, l'arrogance d'une puissance restaurée atteint son apogée dans un film qui se passe tout autant des Hongkongais que de toute forme de nuance : The Karate Kid (Zwart, 2010). Passons sur la bêtise du titre américain, oui effectivement le karate n'est pas Chinois mais Japonais, qui sans être stupide à ce point comptait surtout bénéficier de l'aura commerciale de son original (The Karate Kid, réalisé par John G. Avildsen et sorti en 1984) avec lequel il ne partage que trop peu. Le titre employé en Chine fut "The Kung Fu Dream", effectivement un peu plus proche de la réalité, alors qu'au Japon c'était "Best Kid". On retiendra, en guise de symbolique facile, la transition de la puissance asiatique, à travers l'image des arts martiaux, vécue dans la culture visuelle américaine. Le fameux "Japan as Number One" d'Ezra Vogel datant de 1979, le Karate Kid de 1984 portait logiquement sur l'art martial japonais... aujourd'hui délaissé mais reprenant la licence au profit du kung fu chinois ! 

Ça me parait normal...

Alors ici la liste est vraiment trop longue, Jackie Chan s'en donne réellement à cœur joie, tout comme Justin Bieber qui participe à la bande-son et Jaden Smith (également en featuring avec l'idole des jeunes) est terriblement insupportable. Allez pour la route, on enchaîne sans complaisance et dans le désordre : la leçon d'écologie du maître Chinois aux Américains crétins, l'entraînement sur la Muraille de Chine, la mise en avant de paysages urbains grandiloquents (emphase sur le CCTV Headquarters), la petite surdouée du violon, l'adoption des vêtements chinois par la mère, les parents de la fille qui passent de la xénophobie à l'altruisme empathique en l'espace d'un claquement de baguettes, ah et oui le scénario c'est une mère célibataire américaine qui s'installe à Pékin parce que l'usine de Détroit ferme... Bon, le pire aurait pu être à prévoir, dans la mesure où le film est produit par la China Film Group Corporation, le monopole d'Etat qui gère l'industrie cinématographique sur le continent chinois et seul importateur autorisé des films étrangers. Au final, c'est juste un film de mauvais goût qui accumule les poncifs. L'attente d'une véritable relève du kung fu hongkongais, après les catastrophiques suites d'Ip Man, semble pour le moins perturbée par l'arrivée du nationalisme continental. 


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On dirait que, sans réelle surprise, Tarantino ne s'est pas trompé. Le fin connaisseur et amoureux du genre n'a pu s'empêcher de se mêler de cette production. Il nous offre à voir une esthétique japonaise, dans Kill Bill (2003), puis chinoise dans Kill Bill 2 (2004) dans un hommage panoramique avec de nombreuses références au genre. 

Kill Bill 2 (Tarantino, 2004)
Les deux maîtres de l'héroïne sont des livres ouverts pour qui apprécie l'ironie de la symbolique. En effet, l'arrogance du Chinois Pai Mei contraste quelque peu avec la modestie du forgeron japonais Hattori Hanzo. Le choix de Gordon Liu, le moine shaolin de la 36ème Chambre, pour interpréter de nombreux rôles et notamment celui de Pai Mei est le premier hommage à tout cet univers. 


Si le Kung fu est d'entrée de jeu une légende nationaliste, incarnation idéale-typique des "valeurs chinoises" et dont le caractère guerrier efface commodément l'humiliation des défaites d'un siècle, son origine hongkongaise pose nécessairement la question de sa recréation. Les arts martiaux furent à l'origine niés par les autorités nationalistes du Kuomintang, qui n'y voyait qu'arriération, pour finalement se réfugier à Hong Kong. Ce territoire cristallise tous les enjeux nationalistes, premier dérobé par une puissance occidentale, longtemps administré par elle et prospère de surcroît. Il est donc le lieu historique de la rencontre circonstancielle de tous ceux qui façonneront le genre kung fu jusqu'à en faire un objet de la culture populaire internationale. Malgré sa nouvelle fonction nationaliste, le genre se remet lentement d'une grande phase de déclin qui fut ouverte par la crise démocratique en RPC et le ternissement considérable de son image internationale à partir de Tiananmen. 
L'arrivée de films de gangsters à la fin des années 1980, avec la "révélation John Woo" (cf. la première partie) et son héritier Johnnie To, va donc bénéficier de la forte audience créée par la vague Bruce Lee a.k.a. "Little Dragon" dans les années 1970 (Le Big BossFist of FuryWay of the Dragon et Enter the Dragon sont tous sortis entre 1971 et 1973) mais en proposant une vision, on l'a vu, nettement plus pessimiste et autrement engagée. 

En somme, le Kung fu peut se targuer de représenter la Chine éternelle, mais les "gunfight dramas"  posèrent un questionnement plus sombre sur l'avenir de Hong Kong comme identité complexe, au sein d'une Chine autoritaire et expansionniste. Pour Bullet in the Head (1990), John Woo affirma avoir changé le scénario à cause des événements de Tiananmen, pour "retransmettre la douleur". De même, le chaos et la violence qui condamnent ses anti-héros ne trouvent pas de solutions, contrairement à l'harmonie finale apportée par le héros triomphant de tous les films de kung fu. 

Vingt ans séparent ces deux deux face à face symboliques, un choc visuel qui témoigne d'une manière relativement éloquente des évolutions du cinéma d'action hongkongais et de l'ampleur d'enjeux nationalistes grandissants. Hong Kong aura accouché de la plus grande oeuvre de vulgarisation de la culture chinoise en même temps que ses plus beaux contrepoids, si le "désir de Chine" semble s'installer dans la lourdeur c'est peut-être parce que la perte de l'innocence s'accompagne des fruits de son rachat.

Ip Man 2 (Yip, 2010)

Bullet in the Head (Woo, 1990)

NB : cet article ne se veut en rien une critique de cinéma, on ne peut donc qu'inciter très fortement les lecteurs à regarder et apprécier tous les films mentionnés (hormis un seul mais vous devriez le repérer). De purs chefs d'oeuvre d'actions, mon préféré reste de très loin Drunken Master II, le premier Ip Man est impressionnant... quand aux films de Bruce Lee...

Thomas_R