Le rap, avant d'être la machine à
dollars et à bijoux ostentatoires que nous connaissons, est
indéniablement un produit de la rue. Né par et pour ces conditions,
il en a longtemps été son reflet dans un visuel marqué et
revendicateur : graffitis, survêtements, cités, minorités. Si ces
atouts, et handicaps pour certains, ont fini par être remplacés dans
l'évolution de l'industrie musicale, ils nous interrogent sur
l'équilibre délicat qu'effectue chaque rappeur.
En somme, la disparition
matérielle de ces éléments "ghetto" n'a pas pu empêcher leur bannissement spirituel. Croyez le ou non, il y a ce même dilemme cornélien aussi
bien chez Rohff que chez P-Diddy !
Le propos est ici d'aller à l'encontre de la réception conservatrice du
rap : musique vide de sens, forcément "bling-bling" et décidément trop
mercantile. Il se trouve qu'on ne peut s'attarder sur le rap tant le propos serait long et périlleux, on se concentrera donc sur le rap "mainstream" directement inspiré de l'univers du gangstérisme.
Aujourd'hui triomphant dans les charts et paradant ses stars de plateaux en plateaux, rien n'était gagné d'avance pour l'apologie de la violence... même à l'ère Reagan !
Aujourd'hui triomphant dans les charts et paradant ses stars de plateaux en plateaux, rien n'était gagné d'avance pour l'apologie de la violence... même à l'ère Reagan !
Il aura fallu le terreau fertile
américain, à la bonne saison soit ce flou embarrassant que
constitue la poudre blanche des années 1980, pour amorcer
l'intégration du rap dans la grande aventure matérielle des majors.
Les investissements croissants, la demande allant, les promoteurs de
l'industrie culturelle bandants, les pauvres noirs des ghettos ont
bel et bien atterri sur les plateaux de MTV. C'est que ces héritiers de la funk, musique populaire bruyante, simple et condamnée simpliste par l'élite, ne brillent pas pour leur implications artistiques ou leurs sens d'une esthétique "consensuelle" mais réveillent autre chose.
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| Cette récompense n'était pas pour "Get Rich or Die Tryin" |
Le chemin parcouru paraît immense,
même pour un pays fasciné par ses marginaux comme le sont les États-Unis.
La frontière à franchir ne l'est pas moins, passer du schlag au
chic. Qu'entend-t-on par ces deux termes grandiloquents et barbares ?
Définition : schlag, n.m, adv, adj = Pas loin du grossier et trop près du concret, le schlag reste avant tout un indice de vulgarité. C'est salace, provocateur et jouissif, la joie d'une ivresse de pouvoir et d’obscénité. Les frontières de la morale s'écroulent, les bonnes mœurs s'écoeurent, l'homme de foi parjure... C'est Jésus avec une tête de dinosaure ! C'est les survêts que ta maman voulait pas que tu mettes au collège ! C'est boire du whisky sur scène ! C'est dégueulasse et violent !
Exemples : Tupac et son regard plein de GHB ; Seth Gueko en vacances à Poitiers ; Vald en survêt dans sa grange préférée ; Rick Ross ancien maton coincé entre deux sandwichs.
Définition : schlag, n.m, adv, adj = Pas loin du grossier et trop près du concret, le schlag reste avant tout un indice de vulgarité. C'est salace, provocateur et jouissif, la joie d'une ivresse de pouvoir et d’obscénité. Les frontières de la morale s'écroulent, les bonnes mœurs s'écoeurent, l'homme de foi parjure... C'est Jésus avec une tête de dinosaure ! C'est les survêts que ta maman voulait pas que tu mettes au collège ! C'est boire du whisky sur scène ! C'est dégueulasse et violent !
Exemples : Tupac et son regard plein de GHB ; Seth Gueko en vacances à Poitiers ; Vald en survêt dans sa grange préférée ; Rick Ross ancien maton coincé entre deux sandwichs.
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| Gay and Juice |
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| "Alors ma couillasse..." |
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| L'union fait la force |
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| Rick Ross ne sait que choisir |
Définition : chic, n.m, adj = Après que ne pourrait accomplir le chic pour redorer le blason de ces
voyous ? L'élégance, le style, les faveurs d'un couturier, plus aucune
retenue ne semble indisposer nos parvenus ! Avides et ambitieux, ils ont
leurs champions visuels : appartements de luxe, voitures anglaises,
cigares, "champaigne and french wine", vêtements de marques, la pose, la
responsabilité, la confiance d'un bon investisseur.
Exemples : Tupac te ferait oublier qu'il a grandi en cité ; Jay-Z à un défilé de mode (?) ; Booba en rencard avec le curé ; Snoop Dogg et son chapeau.
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| Café-clope ou alors on est toujours dans les 90s' |
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| Je suis une légende |
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| Un dimanche matin comme les autres |
Comment ces sales gosses de l'école buissonnière ont su installer et gérer cette schizophrénie ?
On pense immédiatement à une simple évolution historique, à l'image de ces paires de chaussures... oui je compare les rappeurs à leurs chaussures.
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| Swiss Credibility 00s' |
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| Street Credibility 90s' |
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Et pourtant, le voyage d'un monde à l'autre est aussi peu unidirectionnel qu'il n'est subi. Les rappeurs s'approprient volontairement des indices visuels et culturels pour ajuster le cocktail chic/schlag en âme et conscience, à toute époque et en tous lieux. Un véritable double attentat, un détournement de fonctions, d'utilités et de goûts.
Les rappeurs-gangsters nous créent alors deux récits divergents : le luxe est l'appareil de la réussite, le symbole d'une sortie définitive de leur passé misérable ; tandis que les outils du schlag reste la légitimité, le résistant face aux rumeurs et ragots, l'autorité qui fait la différence face à un journaliste frêle... Le secret de ce dosage a toutes les apparences du concept marketing mais constitue au contraire un inconscient aussi puissant que visuel : la "street credibility". Comme toujours, sachons nous détourner rapidement des mises en accusation du rap pour carence imaginative ou débordement immoral de biens luxueux ostentatoires. Ces dé-rap-ages (wow) sont certainement plus sincères et coordonnés par le devoir d'articuler chic et schlag que ne le sont ceux des banquiers, princes héritiers et chanteurs de variétés !
Dans les deux cas, un détournement de l'argent par l'argent me direz vous ? L'objectif reste de vendre ces merveilleuses œuvres, ces produits de divertissement populaire, à un public et à un autre. Le problème du rap, c'est qu'il se présente toujours comme le reflet d'une certaine vérité sociale. Le mauvais goût populaire côtoie le bon goût de l'argent en toute proximité, tel qu'il en devient difficile de prévoir ou d'anticiper ce qui produira un effet commercial attractif ou carrément l'inverse.
Si les financiers, comptables, experts en communication et autres gigolos du marketing régnaient en maître sur la galaxie du rap, difficile d'expliquer ce genre de pavés dans l'océan : Gucci Mane dans un documentaire sur la Renaissance ; SazaMyzy le pirate qui détourne ce qu'il veut quand il veut ; Lil Wayne en excès de crédibilité avec sa voiture anglaise ; Cee-Lo Green partit trop loin dans la course sacs poubelles de la fête de l'école ; Lacrim rendant un hommage "sobre" à ses compagnons tombés...
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| En attendant le permis |
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| Téton |
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| Je suis en cavale |
A y regarder de plus près et en se concentrant solennellement sur les images, on réalise que ce rap n'est ni bling-bling ni un simple hymne des banlieues...
Le rap contemporain n'est même plus borderline, risqué ou déterminé par l'audience, il navigue entre deux eaux floues, deux Triangle des Bermudes, deux dynamiques. Ces rappeurs sont devenus des sortes d'alchimistes, dont la crédibilité repose sur cette capacité inégale à porter un message dans un monde qui n'y croit plus, parler de la rue sans y être ou encore obtenir l'indépendance artistique tant convoitée dans le circuit des labels.
Une mauvaise langue pourrait rapprocher la fonction du rappeur avec la fonction d'homme politique après de telles observations. Gardons nous d'imaginer Morsay à l’Élysée, mais observons le poids des questions à caractère politique et sociale qui assomment tant de rappeurs lors d'interviews dans lesquelles la maladresse est reine. Or, qu'ont-ils à voir, si ce n'est leur esprit tactique, leur démagogie et leur raffinement (je déconne presque) avec nos glorieux hommes d’État ? Ils sont posés comme représentants et représentatifs d'une portion importante de la population mais décidément impossible à cerner.
Est-ce juste que le système médiatique est trop lent à mûrir, au point de confondre la portée des revendications sociales d'IAM avec les cris de détresse en Lamborghini d'un producteur quelconque ?
Quand le rap était naissant on lui refusait le statut d'art, ce qui allait de pair avec l'esprit contestataire et marginal de ses auteurs, alors qu'aujourd'hui au sommet de la pyramide "méritocratique" on lui reproche l'immoralité et un impact négatif sur le matérialisme de la jeunesse. Ce changement d'attitude est clairement gavé par une imagerie immobile incapable de capter les vastes mouvements du rap, Bourdieu encore avait vu comment un sujet marginal engendre un sujet d'étude marginal.
En vérité si le rap devait avoir un âge, il serait un adolescent furieux. Constamment poussé par son besoin d'expérimenter, d'oser et par conséquent de provoquer, il n'en demeure pas moins le centre d'une aspiration claire : obtenir une place aisée dans le monde et profiter du capitalisme libéral en toute simplicité. Ce qui est en jeu, et retranscrit largement dans ce périlleux équilibre chic/schlag, c'est donc autant le statut social du rappeur que le statut culturel de sa musique !
En vérité si le rap devait avoir un âge, il serait un adolescent furieux. Constamment poussé par son besoin d'expérimenter, d'oser et par conséquent de provoquer, il n'en demeure pas moins le centre d'une aspiration claire : obtenir une place aisée dans le monde et profiter du capitalisme libéral en toute simplicité. Ce qui est en jeu, et retranscrit largement dans ce périlleux équilibre chic/schlag, c'est donc autant le statut social du rappeur que le statut culturel de sa musique !
Le pire est sûrement encore à venir : SwaggMan prêt pour le défilé ; Ludacris idem ; Jay-Z fait semblant d'être jeune ; Rohff réalise son rêve d'ado...
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| YSL c'est posey ! |
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| Ludacris vêtu du plus simple appareil |
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| "La jeunesse n'est qu'un mot" nous disait Bourdieu |
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| C'est de l'anti-bonapartisme classique |
A ce moment précis de son histoire, le gangsta-rap s'y retrouve à condition de manier la scène médiatique ou de tailler un profil d'acteur pour un rappeur constamment sur le fil. Sur la grande scène culturelle globalisée, ils peuvent alors parler le schlag pour vanter le chic ou bien à l'inverse introduire le schlag dans un arrière plan chic pour être pris au sérieux. Tout le défi se résume ainsi à systématiquement entretenir l'opposition au statut "d'artiste", tout en parvenant à se faire reconnaitre comme tel... Un conflit de légitimités qui prouve que ce rap est tout sauf cloisonné et sectaire.
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| "Les singes viennent de sortir du zoo" (Kaaris, "Zoo", 2013) |
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Un spectre hante le rap, le spectre de Tony Montana. Le truand parvenu qui devient un gangster millionnaire à force d'audace et de violences constitue le schéma fondateur de ce nouveau rap chic-et-schlag. Obtenir les récompenses d'une intégration facile dans la finance et le grossier, tout en conservant l'autorité et l'influence d'un voyou authentique et déterminé. En général il suffit de poser assis dans un fauteuil avec un costume trois pièces, mais tout le monde n'a pas la subtilité d'un migrant cubain.
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| "L'argent c'est rien, le respect c'est tout" (Alpha 520) |
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| Swizz Beatz n'a pas coupé ce bois |
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| Scarface Scarface Scarfaaaaaace ouuhouuhou *vocoder* |
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Au final, l'objectif ultime du rap reste de réussir là où le rock a échoué : demeurer une force adolescente. Il est héritier du rock et de son système de rockstar, un nouveau paradigme de la musique populaire qui ne fait que complexifier ce terme déjà indéfinissable.
Un mouvement qui aura bouleversé à jamais la représentation culturelle
et sociale des grosses voitures, des baskets, du basket, des gangs de
rue, de la drogue, de la réussite, des grandes maisons, de l'appareil policier, de l'usage du mot "bitch", de l'usage du "N word", de l'école, des bikinis etc.
Élan artistique conçu pour les jeunes ? les contestataires ? les esthètes ? les amateurs de vocoder ? les dealers ? les traders ?
Partant de sa naissance dans ses conditions difficiles, le rap a dû évoluer pour mieux représenter son public et par là même apprendre à mieux se présenter devant un public toujours plus large. La gestion de cette alchimie chic/schlag est parfois douteuse, souvent rocambolesque, toujours surprenante : de l'usage de Tony Montana à l'expérimentation pure en passant par les fautes de goût les plus élémentaires... Si la culture est toujours une question de filtres, le rap ne pourra jamais jouer ce jeu, son code génétique et sa fonction sociale primaire le lui interdisent. Le rap est le renouveau de l'opulence factice et réaliste, illusoire et si proche, une "culture facile" parce que facilement commercialisable autant qu'une oasis d'espérance pour les assoiffés de paradoxes artistiques.
BONUS STAGE
** Trois duels à la hauteur des enjeux actuels du rap contemporain et témoins du chemin parcouru **
------------------------------ #3 SwaggMan vs Julien Dray
(le duel de la plus grosse montre)
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| Tatouey de la Têyte aux Piey |
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| Embourbey dans les Affaires jusqu'au Ney |
------------------------------ #2 Drake vs Eazy-E
(la véracité des lunettes quant à l'attachement symbolique au gangstérisme)
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| Fausses lunettes |
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| Vraies lunettes |
------------------------------ #1 Booba vs 50 Cent
(Les musclés ou l'exhibitionnisme physique comme dernière évidence d'une appartenance supposée à la rue)
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| Bernard Minet |
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| Framboisier |
------------------------------ #0 Une photographie classique du King Biggie de la transition Chic/Schlag (revoir le clip de Juicy où il passe de la rue au palace) accompagnée de la citation pertinente d'un autre rappeur.
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| "I'm not a businessman... I'm a business, man !" (Jay-Z) |
Thomas_R feat PipiCaca & Dj Rybako



























































