Samurai_style

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mardi 24 novembre 2015

Lou Bloom et l'industrie du storytelling dans le post-11/13

Introduction : de la prudence face aux constructions médiatiques

De manière surprenante, la transformation des médias et du travail journalistique depuis dix ans ne fait l'objet d'aucune prise de conscience radicale et donc d'aucun débat, je parle de vrais débats citoyens ayant pour but la critique positive de ce pilier vacillant de la république. Il y a déjà deux réponses à cette faillite, l'une relevant de la perspective individuelle et l'autre d'un effet de structure relativement puissant.

D'abord, le "spectateur" de l'information est avant tout face à une réalisation artistique (ou plus sobrement artificielle), les journalistes étant désormais les "professionnels de l'information" adoubés dans l'ombre, c'est à dire reconnu légitime sans cérémonie de reconnaissance, chargés de l'éducation douce du peuple et de la définition du beau (le "vrai" dans le travail journalistique). 
Ensuite, on doit à Serge Halimi, dans Les nouveaux chiens de garde (et le documentaire filmique associé, qu'il faut sans cesse recommander), l'observation attentive du culte médiatique de l'entre-soi, de la sincère conviction de la part des journalistes que l'objectivité et le pluralisme des médias sont établis indiscutablement. Aucun problème, donc, à voir et entendre les mêmes rédacteurs en chef ou simplement éditorialistes de chaînes en chaînes comme si le zapping, "garantie" pour le citoyen du pluralisme et donc de la "liberté", était devenu optionnel comme peuvent l'être les assemblages électroniques parfaitement aux normes de votre voiture Volkswagen. 

On le voit par l'usage forcené des guillemets, les journalistes, parfois malgré eux, opèrent un travail de manipulation du discours et du langage, obligeant à reprendre des concepts avec une tenue de protection anti-radiation. Difficile désormais, pour les citoyens, de :

--> Penser au concept du débat sans imaginer un plateau où des intervenants se contredisent dans une amplitude maximale d'une heure.

--> Réfléchir sur les conséquences d'une élection sans faire appel aux sondages.

--> Penser la "crise sociale" sans devoir la lier ou la délier de la question de l'immigration.

--> Comprendre la "mondialisation" sans comprendre les "nécessaires" réformes et ajustements qu'elle forcerait dans nos pays.

Bref, de concevoir la réalité du monde autrement que dans le cadre imposé de la pensée dominante. Comment ? Rapidement :

  • La pensée est à la télévision ce que la conscience est à un poisson rouge, une fulgurance trop courte pour être salvatrice. Le format des débats, qui s'est largement imposé, est absolument contre l'intérêt démocratique et à rebours de la logique rationnelle.
    En premier lieu, il donne la parole à des porte-paroles (et non des intervenants, citoyens actifs, libres) qui sont présents pour pouvoir exprimer les intérêts d'un groupe (dominant ou dominé, avec une certaine préférence pour la première catégorie dont le langage correspond mieux aux codes et attentes des journalistes). Des portes-paroles opposés, afin de garantir la "pleine visibilité de l'ensemble des opinions", déjà artificielles puisque conçues par les sondages, pour lesquels l'intérêt général devient un mot vide de sens.
    En second lieu, le spectacle du "match", comme sont souvent présentés officiellement les débats télévisés, est construit pour empêcher le développement de la pensée. Ne favorisant que les formules courtes, pour "faciliter la compréhension des téléspectateurs", ou bien l'appel au consensus, dans la mesure où les thèmes retenus pour les débats se forment généralement sur une interrogation allant du type "peut-on se retrouver sur..." jusqu'au fatidique "y a-t-il trop/pas assez de...".
  • Les sondages sont des outils qui faussent l'état de l'opinion par l'intervention de trois biais sociologiques (voir liens en bas de page pour plus de lecture). De plus, ils contribuent à virtualiser le peuple et ses représentants dans une vaste opération de communication, ne profitant ainsi qu'à ceux qui ont les moyens, les intérêts et/ou même l'envie de participer à une telle fanfaronnade. 


  • La "crise sociale" est la problématique première de la sociologie, dès ses origines en France au XIXème, tandis que l'immigration n'est arrivé sur la scène politique comme problème de politique publique qu'à partir des années 1970, avec l'irruption d'un courant nationaliste français que nous n'aurons pas besoin de nommer. Faire le rapprochement entre les deux, d'une part empêche de penser les causes et symptômes de la crise (par exemple, pour le chômage, la compression des "coûts salariaux" dans la compétitivité-prix des grandes entreprises actionnariales), et d'autre part focalise l'attention générale sur des populations minoritaires et souvent marginalisés à partir d'un complexe de supériorité s'accommodant parfaitement de l'idéal des Lumières. 


  • Le phénomène de mondialisation n'est pas un enfant du XXème siècle, ses conséquences financières et économiques ne relèvent pas de l'intervention divine ou même d'une action "naturelle" des évènements. Il est même curieux de constater que les réformes imposées au nom de la compétitivité aillent souvent dans le même sens en terme de réduction des libertés collectives supplantées par de "nouvelles" libertés individuelles... comme celle de discuter "librement" avec son employeur plutôt que de subir la lourdeur des protections sociales de la convention collective. Pas besoin d'expliquer plus longuement pourquoi il est impossible d'envisager un plateau de JT où la mondialisation se comprendrait autrement que par l'inévitable extension du marché et de ses prétendues lois de fonctionnement, déjà en grande partie réfutées par les économistes lors des Trente Glorieuses. 
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Le constat est sombre, le grand marché de l'information devient de plus en plus grossièrement le marché secondaire de l'éducation populaire. Son uniformisation, à l'échelle mondiale, est un tournant pour l'histoire de la communication, en même temps que le cercueil de velours pour toute hétérodoxie. Les scoops, les reprises des dépêches AFP, les interviews de personnes critiques aux moments critiques, la météo, la bourse, les révolutions, la "minute geek" et j'en passe. Comment alors proposer une critique large de la structure médiatique, dans la lignée de Pierre Bourdieu, tant l'évidence s'est décuplée et la structure intériorisée. Au moment des premières réflexions sur la télévision, et son impact sur les autres champs journalistiques, le phénomène est assez neuf et les réflexions anti-libérales passent déjà pour de l'intransigeance intellectuelle (intellectualiste ?) à l'égard d'un média "populaire", qui au moins permet "à tout le monde" d'être informé au minimum...

Al Jazeera (Qatar) 
CCTV News (Chine)
NHK (Japon)










Petit Rupert de la doxa - "BFMTV"

TVP Info (Pologne)
"Première chaîne d'information de France", haute représentante, peut-être symbole, de "l'information en continu", reprend un concept né dans les années 1990 aux États-Unis avec l'avènement de Fox News (1996), les conservateurs cherchant alors un relais médiatique contre la campagne de Clinton. Certes, LCI existait dès 1994, TF1 était privatisé depuis 1987, mais au format payant sur satellite. D'abord amené à bousculer le style journalistique, par l'immersion du "direct" à tout moment de la journée, l'information en continue est devenu une norme indépassable sur laquelle se sont alignés les grands médias de presse et d'informations. Une tendance aujourd'hui confirmée à "l'infotainment", hybridation immonde entre le divertissement et l'information. Rupert Murdoch, fondateur de Fox News, n'annonçait-il pas dans une fameuse citation non référencée : "We are in the entertainment business" ?
RBC TV (Russie)
TRT Haber (Turquie)
Globo News (Brésil)











Il m'a semblé qu'en cet optimisme rayonnant de 2014, le film de Dan Gilroy, Nightcrawler (Nightcall pour la vf), saisissait avec une lucidité incroyable les travers à venir et les maux insidieux, quotidiens qui rongent notre humanité.

Jake Gyllenhaal incarne Lou Bloom, un marginal et un sociopathe, avec quelques penchants pour la mythomanie et la kleptomanie, qui réussit à récupérer un boulot dans une chaîne d'informations en continue de Los Angeles. On y voit l'ascension de sa carrière, ses méthodes, ses valeurs et l'accueil qu'il reçoit au sein de l'usine à fabriquer des faits divers. Répétition de crédos libéraux, de responsabilité individuelle, producteurs cyniques, présentateurs fades et déconnectés, concurrence dégueulasse... et au milieu le sourire tordu du protagoniste, semblant saisir autant la virtualité du réel (montage à l'écran, qui le fascine) que la réalité du virtuel (prise d'images, dont il fait sa vocation).

Principalement en déconstruisant l'habileté des images et la finesse de la mise en scène, on arrive à distinguer trois axes de réflexion abordés dans le film portant sur la dynamique de l'information en continue.

1) La perversion des valeurs, répétées fondatrices de la "civilisation occidentale" (les guillemets sont là pour polir la vulgarité du terme), de fraternité, de liberté, d'amour, de paix et d'émancipation. Cette négation ou perversion selon les cas se traduit par l'invisibilité concrète de ces valeurs à la télévision et désormais dans la presse généraliste. Violence, meurtres de masse, chômage, insécurité, incendies, accidents etc. La réalité est si triste et si simple, seuls les rêveurs idéalistes bobos juifs francs-maçons de gauche (rayez la mention au choix) pourraient dire l'inverse.


2) Le voyeurisme, à l'œuvre dans une double pénétration. Premièrement, celle de la vie privée, autrement nommée dans le cercle la "people-isation", censée rapprocher les classes populaires des oligarques. Elle s'applique désormais aux politiques, chanteurs, journalistes, sportifs et intellectuels médiatiques. Deuxièmement, celle des interviews où les journalistes s'auto-promeuvent interrogateurs en chef du régime du mensonge, tentant de déceler, particulièrement chez les politiques, le mensonge, le faux-pas, le remord ou la cachotterie quand ce n'est pas l'opportunisme ingrat que tentent de dévoiler les agents de la néo-novlangue. Orwell ne s'y trompait pas en nommant les offices de propagande par le terme de Ministère de la Vérité.


3) La mise en scène, ou le JT comme artifice permanent décrivant la permanence. A l'image du slogan de la chaîne I-Télé, "l'information ne s'arrête jamais", c'est une course contre le temps long qui est engagé afin que l'instantanéité puisse, sur le modèle des réseaux sociaux, avoir sa place comme critère de vérité.
L'organisation de l'information en continue relève du spectacle constant, de l'apparition d'acteurs, de retournements de situation, de monologues, de montages, d'effets sons et lumières, de narration et même d'un souffle moraliste. Ce travail profondément humain, des petites mains jusqu'au sourire hypocrite du présentateur, devrait ainsi être reconnu pour ce qu'il est : une nouvelle forme d'art où prédomine le choc émotionnel.



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Conclusion : storytelling de guerre et tellingstories de l'émotion

Voyons une remarque de Michel Wieviorka, sociologue spécialiste de la violence, dans un livre hors d'actualité, puisque datant de 1988, Sociétés et terrorisme :

"Ces remarques nous invitent à considérer les media non pas tant sous l'angle de la production du terrorisme, dont ils ne sont à notre avis guère responsables, que sous celui de la production des représentations liées au terrorisme. [...]
Le rôle considérable de production des représentations va bien au-delà des seuls acteurs terroristes. Il concerne également les sociétés d'où ils proviennent, les régimes qui les aident, les religions ou les idéologies générales dont ils se réclament, ainsi que les différentes parties prenantes à l'action antiterroriste, le pouvoir politique, la justice, la police, les services spéciaux, etc."

Nous y voilà, une semaine complète de fracas médiatique, de "priorités au direct" et autres codes du langage de l'urgence supposés nous rassurer sur la capacité des médias à suivre et retransmettre l'actualité. L'ensemble ne fait que commencer, puisqu'avec le battage médiatique se construisent des récits et contre-récits supportés eux-mêmes par un arsenal de sondages, armes impitoyables de la paresse intellectuelle et instruments loyaux de la démocratie molle.

Le Figaro :

18/11/15 "Des aéroports passoires pour terroristes"
19/11/15 "Ces écolos qui refusent l'état d'urgence"
19/11/15 "Quand les salafistes font de l'entrisme à la RATP"
20/11/15 "Attentats de Paris: sur Facebook, les politiques ont dopé leur nombre de fans"
20/11/15 "Malgré la demande, la plupart des particuliers ne peuvent pas se procurer d'armes à feu"
21/11/15 "Marine Le Pen dénonce 'l'aveuglement idéologique' de François Hollande"
22/11/15 "Hollande gagne 7 points de popularité"
23/11/15 "A un mois de Noël, les Français désertent les magasins de centre-ville"
23/11/15 "Johnny Hallyday : 'Si je n'étais pas chanteur, j'irais combattre Daech'"
23/11/15 "Attentats de Paris: les ratés de la lutte antiterroriste"
23/11/15 "Le communautarisme façon Saint-Denis"

Le Monde :

17/11/15 "Attentats: un impact sans doute limité sur la croissance"
17/11/15 "Les musulmans espèrent ne pas faire l'objet d'amalgames"
17/11/15 "Les métamorphoses de François Hollande"
17/11/15 "A midi pile, la France s'est figée"
17/11/15 "Le Front national salue les 'bonnes inflexions' de François Hollande"
18/11/15 "La France aura, par son armée, à jouer un rôle majeur"
20/11/15 "Les héros improvisés du 13 novembre"
20/11/15 "Les entreprises ont un rôle à jouer dans la sécurité nationale"
21/11/15 "Comment les djihadistes parviennent à circuler librement en Europe"
21/11/15 "Avec le 13 novembre, la 'sale guerre' d'Algérie refait surface"
24/11/15 "L'inquiétude liée aux attentats renforce le FN"

Libération :

16/11/15 "Le vieux réflexe du repli sur soi plane sur l'Union européenne"
17/11/15 "L'État islamique, un ennemi insaisissable"
17/11/15 "L'ère de la guerre"
18/11/15 "Ces politiques qui depuis les attentats réutilisent le terme 'État islamique'"
18/11/15 "Hollande et les maires de France chantent la Marseillaise"
18/11/15 "Le non respect de l'unité nationale épinglé à gauche comme à droite"
18/11/15 "Femme kamikaze: une première en France, pas dans le monde"
18/11/15 "Les Français trouvent que Hollande a été à la hauteur et approuvent sa riposte"
19/11/15 "Après les attentats, les défenseurs des libertés inaudibles"
19/11/15 "Assaut à Saint-Denis: 'si tu lèves une main, je tire'"
19/11/15 "Une quatrième équipe 'pouvait passer à l'acte'"


Cet ensemble cossu est fait simultanément de méfiance malsaine, appels à la joie, interprétations de sondages et autres scénarios ambigus de sommations au bonheur. Il ne s'agit pas de remettre en cause le travail des journalistes pour le simple plaisir de son imperfection mais bien de dévoiler les rouages d'une production implicite tout autre : le grand champ de l'histoire nationale et ses soubresauts dramatiques. Les notions, pour le moment abondantes, de nation blessée, d'homme providentiel, de barbares aux marges de nos sociétés etc. devraient nous interpeller sur le sens qu'il faut donner à la guerre contre le terrorisme ainsi qu'aux autres guerres auxquelles nos soldats participent.
Seulement voilà, la pensée complexe est une pensée lente. J'espère profondément que le temps de panser nos afflictions et tristesses personnelles ne sera pas le temps de trop qui verra le triomphe, une nouvelle fois, de la pensée rapide, pensée simpliste qui désigne et oblige.

Quittons ces terres arides, celles des "fast-thinkers", mettant la consommation émotionnelle à l'ordre de votre menu maxi best-of. Ainsi en va-t-il du petit engouement pour l'image de Brandon et son père, intervenus au Petit Journal de Canal+ du 20 novembre,  mais sur ce coup ne comptez pas sur moi pour l'analyse. Peut-être en ira-t-il demain d'une invitation au JT de TF1 du maître-chien en deuil ? Si notre deuil collectif n'était pas celui de la pensée, il s'en faudrait de peu pour conclure cet article sans une petite prose d'espoir :

Ne combattez pas votre émotion, combattez ceux qui vous en dépossède.
Ne réfléchissez pas contre l'ensemble des informations, mais avec, afin de pouvoir prendre vos distances.
Ne soumettez pas votre esprit aux slogans, ouvrez le aux réticences.
Ne donnez pas votre âme au démon, sous prétexte qu'il ne peut attendre.

"Les nouveaux récits que nous propose le storytelling, à l'évidence, n'explorent pas les conditions d'une expérience possible, mais les modalités de son assujettissement. Les stories innombrables que produit la machine de propagande sont des protocoles de dressage, de domestication, qui visent à prendre le contrôle des pratiques et à s'approprier savoirs et désirs des individus... Sous l'immense accumulation de récits que produisent les sociétés modernes, se fait jour un 'nouvel ordre narratif' qui préside au formatage des désirs et à la propagation des émotions - par leur mise en forme narrative, leur indexation et leur archivage, leur diffusion et leur standardisation, leur instrumentalisation à travers toutes les instances de contrôle."

(Christian Salmon, Storytelling la machine à fabriquer des histoires et à formater les esprits, La Découverte, 2007)

Sources et recommandations de lecture :

* Un bon rapport concis de l'INA sur les médias d'information en continue aux États-Unis :
http://www.inaglobal.fr/television/article/aux-etats-unis-l-information-televisee-prend-un-virage-politique

* L'observatoire des sondages, animé à l'origine par Alain Garrigou, politologue spécialiste de la sociologie électorale :
http://www.observatoire-des-sondages.org

* L'exposé "L'opinion publique n'existe pas" de Pierre Bourdieu, sur la question des sondages, texte intégral en ligne :
http://www.homme-moderne.org/societe/socio/bourdieu/questions/opinionpub.html 

* "La couverture des attentats dans les journaux télévisés: compassion ou voyeurisme ?" par ACRIMED, site qu'il faut également visiter si l'on s'intéresse à la critique des médias :
http://www.acrimed.org/La-couverture-des-attentats-dans-les-journaux-televises-compassion-ou

* Le blog de Michel Wieviorka, sociologue spécialiste de la violence et des mouvements sociaux, ayant notamment travaillé sur le terrorisme comme antimouvement social :
http://wieviorka.hypotheses.org

vendredi 22 mai 2015

Chic et Schlag : si le rap pouvait briller...

Le rap, avant d'être la machine à dollars et à bijoux ostentatoires que nous connaissons, est indéniablement un produit de la rue. Né par et pour ces conditions, il en a longtemps été son reflet dans un visuel marqué et revendicateur : graffitis, survêtements, cités, minorités. Si ces atouts, et handicaps pour certains, ont fini par être remplacés dans l'évolution de l'industrie musicale, ils nous interrogent sur l'équilibre délicat qu'effectue chaque rappeur.
En somme, la disparition matérielle de ces éléments "ghetto" n'a pas pu empêcher leur bannissement spirituel. Croyez le ou non, il y a ce même dilemme cornélien aussi bien chez Rohff que chez P-Diddy !

Le propos est ici d'aller à l'encontre de la réception conservatrice du rap : musique vide de sens, forcément "bling-bling" et décidément trop mercantile. Il se trouve qu'on ne peut s'attarder sur le rap tant le propos serait long et périlleux, on se concentrera donc sur le rap "mainstream" directement inspiré de l'univers du gangstérisme.
Aujourd'hui triomphant dans les charts et paradant ses stars de plateaux en plateaux, rien n'était gagné d'avance pour l'apologie de la violence... même à l'ère Reagan !
Il aura fallu le terreau fertile américain, à la bonne saison soit ce flou embarrassant que constitue la poudre blanche des années 1980, pour amorcer l'intégration du rap dans la grande aventure matérielle des majors. Les investissements croissants, la demande allant, les promoteurs de l'industrie culturelle bandants, les pauvres noirs des ghettos ont bel et bien atterri sur les plateaux de MTV. C'est que ces héritiers de la funk, musique populaire bruyante, simple et condamnée simpliste par l'élite, ne brillent pas pour leur implications artistiques ou leurs sens d'une esthétique "consensuelle" mais réveillent autre chose.



Cette récompense n'était pas pour "Get Rich or Die Tryin"

Le chemin parcouru paraît immense, même pour un pays fasciné par ses marginaux comme le sont les États-Unis. La frontière à franchir ne l'est pas moins, passer du schlag au chic. Qu'entend-t-on par ces deux termes grandiloquents et barbares ?

Définition : schlag, n.m, adv, adj =  Pas loin du grossier et trop près du concret, le schlag reste avant tout un indice de vulgarité. C'est salace, provocateur et jouissif, la joie d'une ivresse de pouvoir et d’obscénité. Les frontières de la morale s'écroulent, les bonnes mœurs s'écoeurent, l'homme de foi parjure... C'est Jésus avec une tête de dinosaure ! C'est les survêts que ta maman voulait pas que tu mettes au collège ! C'est boire du whisky sur scène ! C'est dégueulasse et violent !

Exemples : Tupac et son regard plein de GHB ; Seth Gueko en vacances à Poitiers ; Vald en survêt dans sa grange préférée ; Rick Ross ancien maton coincé entre deux sandwichs.

Gay and Juice


"Alors ma couillasse..."



L'union fait la force

Rick Ross ne sait que choisir
 


Définition : chic, n.m, adj = Après que ne pourrait accomplir le chic pour redorer le blason de ces voyous ? L'élégance, le style, les faveurs d'un couturier, plus aucune retenue ne semble indisposer nos parvenus ! Avides et ambitieux, ils ont leurs champions visuels : appartements de luxe, voitures anglaises, cigares, "champaigne and french wine", vêtements de marques, la pose, la responsabilité, la confiance d'un bon investisseur.

Exemples : Tupac te ferait oublier qu'il a grandi en cité ; Jay-Z à un défilé de mode (?) ; Booba en rencard avec le curé ; Snoop Dogg et son chapeau.

Café-clope ou alors on est toujours dans les 90s'
Je suis une légende


Un dimanche matin comme les autres

Permanente

Comment ces sales gosses de l'école buissonnière ont su installer et  gérer cette schizophrénie ?
On pense immédiatement à une simple évolution historique, à l'image de ces paires de chaussures... oui je compare les rappeurs à leurs chaussures. 
Swiss Credibility 00s'
  
Street Credibility 90s'



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Et pourtant, le voyage d'un monde à l'autre est aussi peu unidirectionnel qu'il n'est subi. Les rappeurs s'approprient volontairement des indices visuels et culturels pour ajuster le cocktail chic/schlag en âme et conscience, à toute époque et en tous lieux. Un véritable double attentat, un détournement de fonctions, d'utilités et de goûts.
Les rappeurs-gangsters nous créent alors deux récits divergents : le luxe est l'appareil de la réussite, le symbole d'une sortie définitive de leur passé misérable ; tandis que les outils du schlag reste la légitimité, le résistant face aux rumeurs et ragots, l'autorité qui fait la différence face à un journaliste frêle... Le secret de ce dosage a toutes les apparences du concept marketing mais constitue au contraire un inconscient aussi puissant que visuel : la "street credibility". Comme toujours, sachons nous détourner rapidement des mises en accusation du rap pour carence imaginative ou débordement immoral de biens luxueux ostentatoires. Ces dé-rap-ages (wow) sont certainement plus sincères et coordonnés par le devoir d'articuler chic et schlag que ne le sont ceux des banquiers, princes héritiers et chanteurs de variétés ! 

Dans les deux cas, un détournement de l'argent par l'argent me direz vous ? L'objectif reste de vendre ces merveilleuses œuvres, ces produits de divertissement populaire, à un public et à un autre. Le problème du rap, c'est qu'il se présente toujours comme le reflet d'une certaine vérité sociale. Le mauvais goût populaire côtoie le bon goût  de l'argent en toute proximité, tel qu'il en devient difficile de prévoir ou d'anticiper ce qui produira un effet commercial attractif ou carrément l'inverse. 

Si les financiers, comptables, experts en communication et autres gigolos du marketing régnaient en maître sur la galaxie du rap, difficile d'expliquer ce genre de pavés dans l'océan : Gucci Mane dans un documentaire sur la Renaissance ; SazaMyzy le pirate qui détourne ce qu'il veut quand il veut ; Lil Wayne en excès de crédibilité avec sa voiture anglaise ; Cee-Lo Green partit trop loin dans la course sacs poubelles de la fête de l'école ; Lacrim rendant un  hommage "sobre" à ses compagnons tombés...

J'ai un tatouage facial

"C'est comme plein de sumos sur des skis"

En attendant le permis

Téton

Je suis en cavale

A y regarder de plus près et en se concentrant solennellement sur les images, on réalise que ce rap n'est ni bling-bling ni un simple hymne des banlieues...

Le rap contemporain n'est même plus borderline, risqué ou déterminé par l'audience, il navigue entre deux eaux floues, deux Triangle des Bermudes, deux dynamiques. Ces rappeurs sont devenus des sortes d'alchimistes, dont la crédibilité repose sur cette capacité inégale à porter un message dans un monde qui n'y croit plus, parler de la rue sans y être ou encore obtenir l'indépendance artistique tant convoitée dans le circuit des labels.
Une mauvaise langue pourrait rapprocher la fonction du rappeur avec la fonction d'homme politique après de telles observations. Gardons nous d'imaginer Morsay à l’Élysée, mais observons le poids des questions à caractère politique et sociale qui assomment tant de rappeurs lors d'interviews dans lesquelles la maladresse est reine. Or, qu'ont-ils à voir, si ce n'est leur esprit tactique, leur démagogie et leur raffinement (je déconne presque) avec nos glorieux hommes d’État ? Ils sont posés comme représentants et représentatifs d'une portion importante de la population mais décidément impossible à cerner. 

Est-ce juste que le système médiatique est trop lent à mûrir, au point de confondre la portée des revendications sociales d'IAM avec les cris de détresse en Lamborghini d'un producteur quelconque ?
Quand le rap était naissant on lui refusait le statut d'art, ce qui allait de pair avec l'esprit contestataire et marginal de ses auteurs, alors qu'aujourd'hui au sommet de la pyramide "méritocratique" on lui reproche l'immoralité et un impact négatif sur le matérialisme de la jeunesse. Ce changement d'attitude est clairement gavé par une imagerie immobile incapable de capter les vastes mouvements du rap, Bourdieu encore avait vu comment un sujet marginal engendre un sujet d'étude marginal.

En vérité si le rap devait avoir un âge, il serait un adolescent furieux. Constamment poussé par son besoin d'expérimenter, d'oser et par conséquent de provoquer, il n'en demeure pas moins le centre d'une aspiration claire : obtenir une place aisée dans le monde et profiter du capitalisme libéral en toute simplicité. Ce qui est en jeu, et retranscrit largement dans ce périlleux équilibre chic/schlag, c'est donc autant le statut social du rappeur que le statut culturel de sa musique ! 

Le pire est sûrement encore à venir : SwaggMan prêt pour le défilé ; Ludacris idem ; Jay-Z fait semblant d'être jeune ; Rohff réalise son rêve d'ado...

YSL c'est posey !
Ludacris vêtu du plus simple appareil
"La jeunesse n'est qu'un mot" nous disait Bourdieu

C'est de l'anti-bonapartisme classique
 
A ce moment précis de son histoire, le gangsta-rap s'y retrouve à condition de manier la scène médiatique ou de tailler un profil d'acteur pour un rappeur constamment sur le fil. Sur la grande scène culturelle globalisée, ils peuvent alors parler le schlag pour vanter le chic ou bien à l'inverse introduire le schlag dans un arrière plan chic pour être pris au sérieux. Tout le défi se résume ainsi à systématiquement entretenir  l'opposition au statut "d'artiste", tout en parvenant à se faire reconnaitre comme tel... Un conflit de légitimités qui prouve que ce rap est tout sauf cloisonné et sectaire.

"Les singes viennent de sortir du zoo" (Kaaris, "Zoo", 2013)
T.I.P. en vacance à Doha

"Je mérite de réussir car j'ai tué pour ça" (Suge Knight, 2015)

Swiss Credibility

 **

Un spectre hante le rap, le spectre de Tony Montana. Le truand parvenu qui devient un gangster millionnaire à force d'audace et de violences constitue le schéma fondateur de ce nouveau rap chic-et-schlag. Obtenir les récompenses d'une intégration facile dans la finance et le grossier, tout en conservant l'autorité et l'influence d'un voyou authentique et déterminé. En général il suffit de poser assis dans un fauteuil avec un costume trois pièces, mais tout le monde n'a pas la subtilité d'un migrant cubain.


"L'argent c'est rien, le respect c'est tout" (Alpha 520)

Nicholas Mac-Level

Swizz Beatz n'a pas coupé ce bois

Scarface Scarface Scarfaaaaaace ouuhouuhou *vocoder*

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Au final, l'objectif ultime du rap reste de réussir là où le rock a échoué : demeurer une force adolescente. Il est héritier du rock et de son système de rockstar, un nouveau paradigme de la musique populaire qui ne fait que complexifier ce terme déjà indéfinissable. 
Un mouvement qui aura bouleversé à jamais la représentation culturelle et sociale des grosses voitures, des baskets, du basket, des gangs de rue, de la drogue, de la réussite, des grandes maisons, de l'appareil policier, de l'usage du mot "bitch", de l'usage du "N word", de l'école, des bikinis etc.

Élan artistique conçu pour les jeunes ? les contestataires ? les esthètes ? les amateurs de vocoder ? les dealers ? les traders ?

Partant de sa naissance dans ses conditions difficiles, le rap a dû évoluer pour mieux représenter son public et par là même apprendre à mieux se présenter devant un public toujours plus large. La gestion de cette alchimie chic/schlag est parfois douteuse, souvent rocambolesque, toujours surprenante : de l'usage de Tony Montana à l'expérimentation pure en passant par les fautes de goût les plus élémentaires... Si la culture est toujours une question de filtres, le rap ne pourra jamais jouer ce jeu, son code génétique et sa fonction sociale primaire le lui interdisent. Le rap est le renouveau de l'opulence factice et réaliste, illusoire et si proche, une "culture facile" parce que facilement commercialisable autant qu'une oasis d'espérance pour les assoiffés de paradoxes artistiques.



BONUS STAGE
 ** Trois duels à la hauteur des enjeux actuels du rap contemporain et témoins du chemin parcouru **

 ------------------------------ #3 SwaggMan vs Julien Dray
 (le duel de la plus grosse montre)


Tatouey de la Têyte aux Piey

Embourbey dans les Affaires jusqu'au Ney






































 ------------------------------ #2 Drake vs Eazy-E
(la véracité des lunettes quant à l'attachement symbolique au gangstérisme)

   

Fausses lunettes





Vraies lunettes

































 
 ------------------------------ #1 Booba vs 50 Cent
(Les musclés ou l'exhibitionnisme physique comme dernière évidence d'une appartenance supposée à la rue)

  

Bernard Minet


Framboisier
























 ------------------------------ #0 Une photographie classique du King Biggie de la transition Chic/Schlag (revoir le clip de Juicy où il passe de la rue au palace) accompagnée de la citation pertinente d'un autre rappeur.

"I'm not a businessman... I'm a business, man !" (Jay-Z)



Thomas_R feat PipiCaca & Dj Rybako

jeudi 23 avril 2015

Race et Musique à l'aube du XXIème siècle

Avant propos : sujet difficile sur lequel j'ai essayé de m'amuser en cherchant votre écho rebondir sur les murs facebook. C'était surtout l'occasion de mettre en parallèle deux styles opposés mais au traitement visuel fraternel : violence et transposition de critères raciaux (in)conscients.

Rappel : ce blog n'a en aucun cas pour but de propager, défendre ou encourager un débat d'idées politiques (aussi dégueulasses soient-elles malheureusement)...


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"Il n'y a rien qui, autant que les goûts en musique, permette d'affirmer sa 'classe', rien aussi par quoi on soit aussi infailliblement classé." (Pierre Bourdieu, "L'origine et l'évolution des espèces de mélomanes" in Questions de sociologie. 1978)


L'ère internet est certainement la nouvelle ère de l'humanité dans laquelle les goûts, les cultures, les avis se répandent à une vitesse encore jamais atteinte sur potentiellement chaque recoin équipé d'une connexion. Pourtant ses débuts furent délicats, toujours pétris par les vieux réflexes d'un artisan usé à la tâche. Un peu comme lorsque ma prof d'histoire de 2nde m'avait soupçonné de sympathie néo-nazie en raison de mon goût affiché pour le métal, elle évoquait les "hoi hoi" des concerts d'AC/DC... J'ose imaginer si elle avait su que le tube de Slayer parlait de l'infâme nazi Mengele : "Angel of Death".

Avec un tel titre d'article pas besoin de vous arrêter sur ce point godwin, franchit dès les premiers instants, la descente est à présent envisageable... moins le sommet est élevé et moins dure est la chute. En parlant de retombée, cet article a un caractère fort nostalgique dans la mesure où l'ère internet (rattrapage puis amerrissage) a réellement brouillé les pistes. Pas qu'internet d'ailleurs...


L'illustration au propre et figuré du titre de cet article... pas mieux.



What about a black Gandalf ?













En revanche, je sais déjà ce que vous pensez de Ritchie Blackmore, il avait pu dire au début des années 1970 que les teintes funky dans le rock amenaient à une "shoe-shine music"... Musique de noir, pour cireur de pompes...





La simplicité et l'honnêteté en moins, il ne faut donc pas oublier que l'entrée sous forme d'immiscion de la musique noire dans la musique (blanche du coup ?) a été délicate et sujette à un rapport de force basé sur ces représentations de la "musique colorée".

Je me rappelle du collège comme la prison dans laquelle chaque faction digne de OZ avait sa propre identité musicale, le metalleux fan de Kurt Cobain en cachette face aux cailles yaourtant le dernier 50-Cent.

Conformément à l'opinion que j'ai perçu des adultes de l'époque, il y avait donc deux formes de violence musicale à disposition : une pour les blancs et une pour les autres. Du moins c'est ce qu'il est largement possible d'intérioriser pour chaque néophyte ayant fait la rencontre d'une représentation visuelle d'un de ces genres extrêmes.

La musique a donc autant à voir avec la conception d'un univers mélodique qu'avec son rattachement à un univers esthétique et culturel. Or, cette dualité s'est peut-être élargie ou aggravée avec l'arrivée de la génération MTV. Un saut en arrière sur lequel je n'invite pas les lecteurs à faire un bond sur eux-même en voyant le mot "race". Ce gros mot est précisément choisi ici pour l'intensité qu'il évoque et pour mettre en lumière certains mécanismes de jugements qui s'abattent sur un groupe ou un autre. Et pour me la péter avec une référence à Claude Lévi-Strauss.

Retour sur ces mouvements visuels, lesquels ont encore une influence latente. Si vous n'y croyez pas, demandez vous ce qui vous choque/amuse dans cette image :


Le point godwin du jour


Le métal comme visage de la haine ?

De l'usage relativement diffus de symboles assez "polémiques" dans les groupes de hard/métal jusqu'aux passages à l'acte de tarés irratrapables, la haine est clairement une constance de ce genre. 


Même Gene Simmons a son badge SS

  
Présente sous plusieurs formes, les plus visuelles étant les plus dénoncées, elle confère au genre extrême cet aspect de défouloir pour les relais de morales simplistes et autres geôliers du goût.
C'est avec le néo-métal, catégorie sublime apparue au milieu des années 1990 et triomphante au début 2000, regroupant des artistes finalement peu proches, que la haine thématisée s'institue : Limp Bizkit, Slipknot, Korn, RATM, Rob Zombie, Marilyn Manson, Static-X, SOAD, Nickelback (non je déconne pour le dernier)... Tous ces groupes jouent, parlent ou s'exhibent assumant une violence revendicatrice.

 
Dieu ait pitié de leurs âmes


Munich 1939
Dès ce moment, fondateur d'une identité culturelle, il est trop aisé de pointer les "marginaux", les "violents", les fans de "musique de sauvages" etc... Ces opérations de marquage restent pourtant possibles tant qu'un visuel les porte. Autrefois porteur d'identité, parfois porteur de fantaisies, jamais travaillé sans réflechir à l'attraction qu'il produit sur un groupe prêt à le déchiffrer. Le métal n'est pas la musique des néo-nazis, des barbares en slip fourrure et rêveurs de vikings mais bien une extrêmité. Soyons d'accord pour considérer de manière minimaliste un genre extrême comme genre excluant le néophyte.


White power GRAOU

Ce nom de groupe est quasiment trop subtil pour passer inaperçu


Toute ressemblance avec des faits historiques est fortuite

Fuck la ligne Maginot
Brassards rouges sur tenues noires, casques prussiens sur aigle germain... C'est peut-être mon imagination mais en tous cas je passais pour un sacré merdeux avec tout ça, sans oublier les treillis de rigueur.
























One Love !

Alors certes tout cela n'est qu'un jeu, maladroit mais bon enfant. Inoffensif et purement imaginatif. Malgré cela il reste difficile d'imaginer un groupement "identitaire" se pavaner sur Dr. Dre ou même les gosses en bas des tours bouger la tête sur "Master of Puppets". Même si cette division n'explique en rien ces genres musicaux ou ne résume absolument pas les interactions sociales dans la musique, elle demeure un inconscient visuel évocateur et persistant.






Et bien sûr Nicki Minaj la rappeuse qui vient brouiller les tits...heu les pistes ("Only", 2014).
American History X (Kaye, 1998)

Le gentil Varg Vikernes, fondateur de Burzum et l'un des initiateurs du black metal.
Terroriste anti-chrétien, pyromane et apparemment partisan du FN : bim le mélange.


Le rap dans la lignée de la "musique noire" ?

Dès son origine le rap possède une nature revendicatrice, message de la rue ou simple témoignage du ghetto, ce sont les marges qui s'expriment avec leurs mots, leurs thèmes et leurs idées.

L'apartheid musical triomphant. J'attends toujours mon congrès de "musiques blanches"...

Il y a un certain ethnocentrisme caché dans la découverte et/ou le financement des ces "musiques noires" par les élites blanches de l'époque. Mais est-ce pour autant qu'il faut nier la filiation entre ces différents courants ? Si l'on s'y refuse, il faut bien admettre le rap comme extrémité de ce spectre. Aujourd'hui largement banalisé, presque dominant à l'échelle internationale,  comment oser prétendre que le rap serait un genre "extrême" ?

Peace les gars, moi je vais chercher une paire de baskets

N'a-t-on pas dit de Lui qu'Il avait inspiré la naissance musicale du rap ?

Les origines intéressent ici plus que les manifestations contemporaines, neutres car commerciales, commerciales car consensuelles, consensuelles car délavées (si vous suivez le jeu de mots) de cette musique.

Par exemple, comment voir autrement que par le prisme imposé, et revendiqué, de la couleur, l'émergence du Gangsta-rap ?

Niggers With Attitude. Point.

Le prochain tract du FN pour les présidentielles

Give it to me baby...












Et d'ailleurs cet élan était tellement conscient et assumé déjà à l'époque qu'il était tourné en dérision ! 

Sur la pochette d'Ice-T on retrouve illustrés les thèmes travaillés en boucle dans les médias : l'invasion du rap, musique violente (de sauvages), encourageant la drogue et le meurtre, dans les foyers blancs.

Dans le clip de The Offspring c'est la représentation inversée que l'on retrouve : "Pretty fly for a white guy"... Le petit blanc de banlieue se prend pour un gangster noir pendant tout le clip, la crédibilité à zéro et le plaisir au maximum.


Pour revenir aux fondateurs, le public attentionné et mélomane saura très bien reconnaître les influences puissantes en amont de tous les rappeurs G-funkers. Ces artistes étaient officiellement dans la "musique colorée", œuvrant avec virtuosité au service des films Blaxploitation... un genre cinématographique justement ouvertement "noir". 

Le réalisateur de Shaft, Gordon Parks, était connu comme photographe épinglant la ségrégation
et accessoirement comme parrain d'une des filles de Malcom X.

Délire controversé sur le dernier coup d'un dealer...
Gordon Parks Junior à la réalisation.







































Tupac : "I have a dream..."
Il est de grosse notoriété (avis aux attentifs) que Tupac était le fils d'une Black Panther, prenant souvent des positions médiatisées et cherchant à décloisonner le discours de la rue. L'impact légendaire du personnage est indéniable, jusqu'aux confins des guerres civiles africaines(*). On pourrait ne voir sur cette photo que la sensibilité américaine pour les "regroupements communautaires", simples manifestations d'un mode de vie basé sur la reconnaissance de cultures multiples. Or, la hiérarchie de ces cultures étant devenue un problème au cours des années 1960, chemin faisant au cours des années 1990 les rappeurs s'approprient des expressions clés "niggers", "boys in the hood", "Gs" etc. qu'il en devient difficile de les imiter sans être ridicule ou simplement parodié :


"Snoop Doggy Dogg hein qu'est ce qu'on attend ?" (2009)

Le lien entre l'expression musicale et ses revendications n'est donc ni anodin, ni innocent... tout comme l'était la compréhension de ce phénomène dans ses représentations visuelles.


Todd



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Sujet bien extrême, pour lequel une tentative de conclusion serait dangereuse et malhonnête... Ne trouve-t-on pas des rastas blancs de nos jours ? Des bluesmen blancs ? Des chanteurs de métal noirs ? Des violonistes chinois(es) ?

"Surprise motherf**cker".
Citation de Derrick Green, chanteur de Sepultura depuis 1997

L'occasion de mettre un couvercle sur l'hypocrisie qui entoure le concept de "musique colorée" nous passe sous le nez. Simplement car il ne s'agit pas de redresser des torts mais d'ouvrir les yeux sur nos réactions primaires, nos affinités "naturelles", nos façons de penser le lien entre musique et identité.

Thomas_R